Un pays à part

12:1631/12/2025, mercredi
MAJ: 31/12/2025, mercredi
Taha Kılınç

La décision d’Israël de reconnaître le Somaliland par un fait accompli a suscité une large vague de condamnations à travers le monde musulman. La Türkiye, l’Égypte et l’Arabie saoudite, en tête des pays les plus influents, ont souligné dans un message commun que cette initiative israélienne risquait d’aggraver encore davantage la situation déjà fragile dans la Corne de l’Afrique. Un seul pays, en revanche, a attiré l’attention par son silence : les Émirats arabes unis. Pour ceux qui suivent de près

La décision d’Israël de reconnaître le Somaliland par un fait accompli a suscité une large vague de condamnations à travers le monde musulman. La Türkiye, l’Égypte et l’Arabie saoudite, en tête des pays les plus influents, ont souligné dans un message commun que cette initiative israélienne risquait d’aggraver encore davantage la situation déjà fragile dans la Corne de l’Afrique.
Un seul pays, en revanche, a attiré l’attention par son silence : les Émirats arabes unis.

Pour ceux qui suivent de près les évolutions régionales, ce silence n’a rien de surprenant. Il est en effet de notoriété publique que les contacts diplomatiques entre Israël et le Somaliland ont été facilités directement par les Émirats arabes unis. La visite secrète effectuée en octobre dernier par le président du Somaliland, Abdirahman Mohamed Abdullahi, en Israël, n’a elle aussi été possible que grâce à la médiation émiratie.
Lors de ce déplacement, Abdullahi a rencontré le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu, le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar, le ministre de la Défense Israel Katz ainsi que le chef du Mossad David Barnea. C’est à cette occasion que les derniers ajustements du processus de reconnaissance du Somaliland par Israël ont été finalisés
.

D’après les informations relayées par la presse israélienne, l’adhésion du Somaliland aux
"accords d’Abraham"
ne serait plus qu’une question de temps. Ces accords, définis lors du premier mandat présidentiel de Donald Trump, avaient permis une "normalisation" entre Israël et des pays comme le Maroc, le Soudan, Bahreïn et les Émirats arabes unis. Pour l’heure, Trump ne répond pas favorablement aux appels lui demandant de reconnaître le Somaliland au motif qu’il serait un allié d’Israël et un soutien des accords d’Abraham. Sa réponse sarcastique à une question sur le sujet résume bien sa position :
"Y a-t-il vraiment quelqu’un qui sait ce qu’est le Somaliland ?"

L’axe Émirats arabes unis–Israël et ses objectifs régionaux


Bien que les Émirats arabes unis n’aient pas encore reconnu officiellement le Somaliland, ils s’y intéressent de près depuis près de dix ans. En 2017, Abou Dabi a construit une base militaire dans la ville portuaire stratégique de Berbera. Peu après, l’île de Socotra, au large du Yémen, a été aménagée de manière similaire. La base de Berbera dispose de pistes suffisamment longues pour permettre des décollages et atterrissages rapides et intensifs d’avions militaires, ainsi que de hangars et de vastes zones de stockage. En consolidant l’axe Berbera–Socotra, les Émirats ont progressivement pris leurs distances avec l’Arabie saoudite pour resserrer leurs liens avec Israël. Il en a résulté la formation d’une alliance étroite Émirats arabes unis–Israël sur les deux rives du détroit de Bab el-Mandeb, qui marque l’extrémité sud de la mer Rouge. Lorsque l’on sait qu’environ 12 % du commerce mondial transite par ce détroit, les enjeux de cette alliance apparaissent clairement.


Cette coopération entre les Émirats arabes unis et Israël ne se limite évidemment pas au bassin Somaliland–Yémen.
Leurs traces sont visibles en Palestine, à Chypre, en Libye, au Liban, au Soudan, au Maghreb et même dans les Balkans.
À mesure que les Émirats avancent aux côtés d’Israël, qu’ils considèrent comme un
"partenaire stratégique"
, l’écart se creuse avec le reste du monde arabe. La montée des tensions dans les relations entre l’Arabie saoudite et les Émirats est d’ailleurs un fait bien connu de tous ceux qui suivent l’actualité régionale. Au moment où j’écris ces lignes, des navires émiratis chargés d’armes ont été bombardés par des avions saoudiens dans le port yéménite de Mukalla, marquant le premier affrontement direct et concret entre les deux camps.

Un autre objectif central de l’alliance Émirats arabes unis–Israël est de réduire l’influence et la visibilité de la Türkiye sur le terrain. Cela passe non seulement par des canaux diplomatiques, politiques et militaires, mais aussi par des activités menées sur les réseaux sociaux et dans d’autres espaces :
lobbying hostile, tentatives de manipulation de l’opinion publique et constitution de réseaux d’influence.
Il ne s’agit ni d’une théorie du complot ni d’une lecture d’intentions, mais d’un processus concret, observable et dont les effets se font sentir.
Même dans les Balkans, où la Türkiye occupe une position solide, certains bastions commencent à s’éroder. Ceux qui sont sur le terrain en perçoivent clairement tous les signes.

La diplomatie est, par nature, un domaine particulièrement exigeant. Mais si l’on me demandait dans quelle représentation extérieure les diplomates du ministère des Affaires étrangères de la République de Türkiye se trouvent aujourd’hui dans la situation la plus délicate, je répondrais sans la moindre hésitation : à Abou Dabi.

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