Il y a des phrases qui résument à elles seules l’époque. Pas parce qu’elles disent la vérité, mais parce qu’elles montrent jusqu’où le langage officiel peut aller pour éviter de la regarder en face.
En effet,
au Quai d’Orsay, on peut aujourd’hui expliquer, sans trembler, qu’il n’y aurait pas de cessez-le-feu au Liban sans la mobilisation de la France et des États-Unis
. Très bien. Prenons donc cette phrase au sérieux.
S’il faut appeler cela un cessez-le-feu, alors comment faut-il appeler la guerre ?
Parce que, sur le terrain, les bombes tombent, les drones frappent, des villages sont vidés et des familles enterrent leurs morts. Israël occupe, bombarde, assassine, détruit, avance, menace, puis recommence. Et pendant ce temps, à Paris, on nous explique qu’il y a un cessez-le-feu.
Violé, évidemment. Incomplet, certainement.
Mais un cessez-le-feu tout de même (!)
Depuis le 7 octobre, la diplomatie française a perfectionné un art :
nier l’évidence sans jamais avoir l’air de mentir.
Ainsi, elle ne dit pas franchement que tout va bien, mais dit que
"la situation est préoccupante"
. Elle ne dit pas qu’Israël peut tout faire, mais dit qu’Israël a
"le droit de se défendre"
. Elle ne dit pas non plus que les Palestiniens, les Libanais ou les Iraniens n’ont aucun droit à la défense, mais le laisse simplement entendre à travers chaque communiqué.
Le cessez-le-feu qui brûle encore
La France suit la situation avec attention.
La France travaille avec ses partenaires.
La France appelle toutes les parties à la retenue.
Mais "toutes les parties", c’est là que commence l’imposture.
Quand un occupant bombarde et qu’un occupé riposte, on appelle
à la retenue. Quand Israël frappe le Liban, Gaza, la Syrie ou l’Iran, on parle de sécurité israélienne.
Quand l’autre camp répond, on parle d’escalade.
Quand Israël tue, on contextualise. Quand Israël est visé, on dramatise.
Quand Israël viole un cessez-le-feu, on parle de
. Quand ses adversaires ripostent, on parle de
.
D’ailleurs, le général à la retraite Yakovleff a eu cette formule terrible sur LCI :
Les Israéliens ont inventé un concept assez original : le cessez-le-feu unilatéral.
Elle dit exactement ce que les diplomates refusent de dire. Dans leur esprit, le cessez-le-feu fonctionne dans un seul sens. Israël peut bombarder quand il veut, où il veut, qui il veut. En face, personne ne doit répondre. Et si quelqu’un répond, la France, l’Europe et l’Occident retrouvent soudain toute leur énergie morale.
Il faut éviter l’escalade.
Mais pourquoi ce vocabulaire arrive-t-il toujours après la riposte, jamais après l’agression ? Le problème n’est pas seulement l’hypocrisie. Le problème, c’est l’arrogance avec laquelle elle est servie.
Ainsi, on nous explique que la France fait de l’humanitaire.
On nous répète qu’elle participe aux pourparlers. On nous dit qu’elle a beaucoup fait pour Gaza, beaucoup fait pour le Liban, beaucoup fait pour la paix, beaucoup fait pour la solution à deux États.
"Qui a autant fait que la France ?"
demandent-ils presque, comme si l’aide humanitaire distribuée après les massacres pouvait remplacer les sanctions qui auraient peut-être empêché une partie de ces massacres.
Mais l’aide humanitaire n’est pas une politique. C’est souvent le pansement que l’on pose après avoir refusé d’arrêter la main qui frappe.
Condamner sans sanctionner, c’est accompagner
Sanctionner deux ou trois colons qui ne mettront probablement jamais les pieds en France, ce n’est pas une politique. C’est une mise en scène. C’est une manière de dire :
"Regardez, nous faisons quelque chose"
, tout en évitant soigneusement de toucher à ce qui compte vraiment.
Les vraies sanctions ne tombent pas. Pas d’embargo total et clair, pas de rupture diplomatique, pas de suspension réelle des coopérations sensibles, pas de pression économique sérieuse, pas de ligne rouge assumée, pas de conséquence politique pour un gouvernement israélien qui a transformé le droit international en papier décoratif.
Alors on nous dit qu'il faudrait attendre.
Attendre quoi ? Que Gaza soit entièrement rasée ?
Que le sud du Liban devienne inhabitable ? Que la Cisjordanie soit définitivement avalée par la colonisation ? Que les ministres israéliens annoncent eux-mêmes, en conférence de presse, ce que tout le monde voit déjà ?
Le Hezbollah est devenu le prétexte parfait, comme le Hamas avant lui, et maintenant l’Iran derrière.
Toujours un prétexte. Toujours une raison pour ne pas nommer le centre du problème : un État qui occupe, colonise, bombarde, assiège et exige ensuite que ses victimes se taisent au nom de sa sécurité.
La faillite morale est européenne, mais la France y ajoute une touche particulière.
Elle veut parler comme une puissance d’équilibre, tout en agissant comme un pays paralysé.
Elle veut défendre le droit international, mais refuse d’en tirer les conséquences quand Israël le piétine. Elle veut être du côté de la paix, mais accepte le vocabulaire de la guerre israélienne. Elle veut sauver la solution à deux États, mais laisse la colonisation la dévorer sous ses yeux.
L’Espagne, au moins, sauve un peu l’honneur en montrant qu’une politique concrète est possible.
Embargo, ports, espace aérien, produits des colonies : on peut agir. On peut nommer. On peut décider. On peut cesser de se cacher derrière le brouillard diplomatique.
La France, elle, préfère encore les mots.
Elle préfère les phrases qui tournent autour du pot. Elle préfère la
. Elle préfère les
Elle préfère les
. Elle préfère les
Mais un message ferme envoyé à un gouvernement qui sait qu’il n’y aura pas de conséquence n’est pas un message ferme. C’est une formalité administrative.
Les citoyens ne sont plus dupes. Ils voient les images. Ils entendent les déclarations de Netanyahu et de ses ministres. Ils voient les corps à Gaza, le Liban frappé malgré le cessez-le-feu, la Cisjordanie grignotée chaque jour, la différence de traitement entre Israël et tous les autres États du monde. Ils voient aussi que, pour certains pays, le droit international est une obligation, et que pour Israël, il devient une option.
Ce n’est pas seulement la violence israélienne, mais l’impunité organisée autour d’elle.
C’est cette comédie diplomatique où chacun fait semblant de chercher la paix tout en refusant de toucher aux mécanismes qui permettent la guerre. C’est cette manière de parler de l’humanitaire pour ne pas parler des armes, de parler de cessez-le-feu pour ne pas parler des bombardements, de parler de solution politique pour ne pas parler de sanctions.
Mais la France continue de parler comme si elle découvrait chaque matin une situation nouvelle, complexe, difficile, préoccupante.
Il n’y a rien de complexe dans l’injustice quand elle est aussi visible.
Ce qui manque à la France, ce ne sont pas les informations, ni les diplomates, ni les communiqués, ni les réunions, ni même les conférences.
Ce qui manque, c’est la honte. La honte de condamner sans sanctionner.
La honte de parler de paix pendant que l’on accepte le récit de l’occupant. La honte de dire "cessez-le-feu" quand le feu continue. La honte de répéter que l’on fait beaucoup, quand l’essentiel n’est jamais fait.
Paris va-t-il livrer les militants propalestiniens à Israël ?
Pire encore : Israël ne se contente plus d’écraser Gaza sous les bombes et d’empêcher la nourriture d’entrer. Il intercepte des flottilles humanitaires dans les eaux internationales, arrête des citoyens européens, dont des Français, puis les renvoie après des témoignages glaçants de violences, d’humiliations, de mauvais traitements et même de violences sexuelles.
Et que fait la diplomatie française ?
Au lieu de réprimander clairement le délinquant, elle continue d'accuser sans gêne ceux qui tentent de briser le blocus. Israël bloque l’aide, affame une population, progresse militairement pour avaler Gaza, mais en France, on préfère trop souvent surveiller, intimider ou poursuivre ceux qui dénoncent cette monstruosité dans les rues de Paris.
À ce rythme, on finit par se poser une question terrible : si un État peut arrêter des citoyens français dans les eaux internationales sans subir de vraie conséquence, qu’est-ce qui l’empêchera demain de demander à Paris de lui livrer les militants propalestiniens qu’il désigne comme
?
C’est cela, la pente dangereuse de l’impunité : elle commence loin, en mer, et finit toujours par revenir frapper à notre porte.
Parce qu’au fond, tout est là.
Si la France veut être prise au sérieux, elle doit cesser de confondre diplomatie et contorsion.
Elle doit cesser de croire que les mots remplacent les actes.
Elle doit cesser de traiter l’impunité israélienne comme une fatalité géopolitique.
Qu’elle dise clairement que le droit de se défendre existe pour Israël, mais pas pour ceux qu’Israël bombarde.
Qu’elle dise clairement qu’un cessez-le-feu peut être violé tous les jours et rester un cessez-le-feu tant qu’Israël en tire avantage. Qu’elle dise clairement que les sanctions sont bonnes pour les ennemis de l’Occident, mais trop délicates pour ses alliés.
Au moins, ce serait honnête.
Mais l’honnêteté, dans cette diplomatie-là, semble être devenue la seule ligne rouge à ne jamais franchir.