Loi contre "l’entrisme" et interdiction de la RAMO : les musulmans de France pointent un recul de leurs libertés

La rédaction avec
09:543/06/2026, Çarşamba
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Makhlouf Mameche, président de la fédération Musulmans de France.
Crédit Photo : @MizaneInfo / X
Makhlouf Mameche, président de la fédération Musulmans de France.

L’adoption par le Sénat d’une proposition de loi visant à lutter contre ce que ses promoteurs qualifient d’"entrisme islamiste" intervient dans un contexte déjà marqué par des années de controverses autour de la place de l’islam dans la société.

Alors que le gouvernement et une partie de la droite défendent la nécessité de renforcer les outils de lutte contre les mouvances islamistes, plusieurs responsables musulmans et élus de gauche dénoncent une nouvelle étape dans ce qu’ils considèrent comme une restriction progressive des libertés publiques visant principalement les musulmans.

Cette inquiétude a été ravivée par l’interdiction récente de la Rencontre Annuelle des Musulmans de l’Ouest (RAMO), décidée par le préfet puis validée par la justice administrative.

Une décision qui contraste avec celle rendue quelques semaines auparavant concernant la Rencontre Annuelle des Musulmans de France (RAMF), dont l’interdiction avait finalement été suspendue par le juge administratif.

Pour Makhlouf Mameche, président de la fédération Musulmans de France, cette différence de traitement soulève de nombreuses interrogations.

"Valeurs républicaines"

"Nous avons été surpris par cette décision du tribunal administratif. Il y a à peine un mois et demi, nous avons vécu une situation similaire avec la 40ᵉ Rencontre Annuelle des Musulmans de France, et la justice avait alors suspendu l’interdiction. Ce qui étonne aujourd’hui, c’est que les motifs avancés par le préfet ne reposent sur aucun fait avéré, mais uniquement sur des suppositions et des craintes hypothétiques",
explique le responsable associatif dans une interview accordée à Anadolu.

Depuis plusieurs années, les rassemblements organisés par Musulmans de France sont régulièrement observés de près par les autorités. Les préfets invoquent généralement des risques potentiels de troubles à l’ordre public ou la présence d’intervenants tenant de supposés discours incompatibles avec les valeurs républicaines.

Les organisateurs contestent quant à eux ces accusations, estimant que les décisions administratives reposent davantage sur des procès d’intention que sur des faits établis.

Dans le cas de la RAMO, l’un des points les plus contestés concerne précisément l’argumentation utilisée pour justifier l’interdiction. Les autorités ont notamment évoqué la possibilité que certains propos problématiques puissent être tenus lors de l’événement.

Pour Makhlouf Mameche, cette logique constitue une remise en cause fondamentale des principes de l’État de droit.

"Oui, nous sommes très inquiets"

"Pour moi, c’est une véritable aberration. On ne peut pas interdire un événement sur la base de paroles qui n’ont pas été prononcées, ni de faits qui n’existent pas. Si l’on accepte ce principe du 'par précaution', alors demain n’importe quelle conférence, réunion ou manifestation pourrait être annulée sur la base de simples suppositions"
clame le président de Musulmans de France.

Au-delà de l’événement lui-même, celui-ci estime que cette décision s’inscrit dans une évolution plus générale des rapports entre les pouvoirs publics et les citoyens musulmans.

Il déroule :
"Oui, nous sommes très inquiets. Ce type de décision donne le sentiment que certaines activités organisées par des musulmans sont traitées différemment des autres. Pourtant, cette rencontre est connue, publique, encadrée, et ce n’est pas la première édition : c’est la 15ᵉ. Les musulmans de France doivent pouvoir exercer leurs libertés dans le respect des lois de la République, comme tous les citoyens".

Pour les responsables musulmans concernés, la multiplication des interdictions, fermetures administratives ou contrôles renforcés participe d’un climat de suspicion généralisée qui tend à assimiler pratique religieuse et radicalité politique.

Makhlouf Mameche rejette fermement cette assimilation et rappelle l’engagement de son organisation en faveur de la participation citoyenne.

"Je rappelle que je prêche chaque vendredi à la Grande Mosquée de Lille, et que j’ai également assuré récemment le prêche à la Grande Mosquée de Nantes. Mon discours a toujours été clair : j’invite les musulmans à être pleinement acteurs de la société, à assumer leurs devoirs de citoyens, à respecter les lois de la République et à contribuer positivement au vivre-ensemble. Aucun cadre de MF n’a été condamné par ses paroles ou par ses faits contraires aux valeurs de la république"
souligne-t-il.

"Cette proposition de loi abîme dangereusement l’État de droit"

Cette polémique intervient alors que le Sénat a adopté une proposition de loi portée par Bruno Retailleau visant à renforcer les moyens de lutte contre ce qui est présenté comme l’"entrisme islamiste".

Le texte prévoit notamment de faciliter certaines mesures administratives concernant des associations, des structures ou des personnes soupçonnées de participer à des stratégies d’influence religieuse incompatibles avec les principes républicains.

Pour Thomas Portes, député La France insoumise, cette initiative législative s’inscrit dans une dynamique politique plus large de désignation de l’islam comme problème public majeur.

"Ce texte est porté par Bruno Retailleau, qui n’en est pas à sa première offensive islamophobe. Supposé lutter contre l’entrisme islamiste, cette proposition de loi abîme dangereusement l’État de droit en permettant la dissolution d’organisations, le blocage de la construction de lieux de culte ou encore le gel d’avoirs sur des critères toujours plus flous et toujours plus arbitraires. Le pouvoir politique se substitue au pouvoir judiciaire, alors que l’arsenal juridique pour lutter contre les incitations à la violence et à la haine, le négationnisme etc (...), contre lesquels ce texte prétend lutter, existe déjà",
explique l’élu du Seine-Saint-Denis dans un entretien à Anadolu.
Le député estime que le principal problème réside dans la notion même d’
"entrisme"
, dont les contours demeurent selon lui insuffisamment définis.
Il détaille :
"Depuis plusieurs mois, la notion d’entrisme islamiste est constamment manipulée à des fins islamophobes par la droite et l’extrême droite. Tout devient prétexte à crier à l’"entrisme" : c’est de "l’entrisme" lorsque des jeunes femmes voilées visitent l’Assemblée nationale pour assister à un débat démocratique, lorsqu’elles pratiquent le sport avec un foulard ou encore lorsqu’elles vont à la mer ou à la piscine.. Bruno Retailleau est en campagne présidentielle sur ses slogans racistes et autoritaires habituels, empruntés à l’extrême droite : "à bas le voile", "stop à l’immigration" et le "retour" à des prétendues "valeurs républicaines" pour désigner l’Islam et les musulmans comme ennemis de la République".

Pour les défenseurs du texte, la lutte contre l’entrisme ne vise pourtant pas les musulmans en tant que citoyens ou croyants, mais des organisations ou des réseaux cherchant à exercer une influence politique au nom d’un projet religieux. Un argument rejeté par Thomas Portes.

"Cette loi vise les organisations ou associations musulmanes, les lieux de culte, les pratiques et les pratiquants musulmans, venant étendre et renforcer des dispositifs de surveillance déjà très étendus : contrôles administratifs, visites domiciliaires, fermetures de lieux de culte… Dans les débats, les commentaires et les dispositifs de ce texte, il n’est question que des musulmans, seuls ciblés, seuls soupçonnés de vouloir substituer la loi religieuse à la loi de la République. Après la lutte contre le terrorisme et le séparatisme voilà celle contre "l’entrisme" pour justifier une énième dérive autoritaire qui réduit les droits des citoyens musulmans, leur liberté d’association et de culte pourtant garantis par la laïcité de 1905"
plaide le député LFI (La France Insoumise).
Et de poursuivre :
"Alors que le texte de Bruno Retailleau était en plein examen au Sénat il y a deux semaines, le ministre de l’Intérieur du gouvernement macroniste Laurent Nunez s’exprimait lui aussi sur la question de l’Islam en France, justifiant à l’occasion sa volonté d’interdire la rencontre annuelle des Musulmans de France par des risques de troubles à l’ordre public. Celle-ci a finalement pu se tenir sans aucun trouble. Dans les dernières années, on compte un nombre impressionnant d’initiatives parlementaires et gouvernementales du bloc de la majorité sur le fait islamiste ou islamique : commission d’enquête sur la radicalisation islamiste (2020), loi séparatisme en 2021, commission d’enquête sur les liens entre les acteurs politiques et les réseaux islamistes en 2025, loi visant à interdire le port des signes religieux par les élus locaux dans le cadre de leurs mandats et enfin la future loi annoncée par le Ministre Laurent Nunez contre le séparatisme et l’entrisme".

Pour Thomas Portes, cette accumulation de textes traduit une convergence idéologique entre la majorité présidentielle, la droite et l’extrême droite autour des questions identitaires.

"Ces textes agitent les mêmes lubies, reprennent les mêmes termes, agissent avec les mêmes obsessions dans tout le continuum de droite, du camp macroniste jusqu’au lepénistes en passant par les Républicains de Bruno Retailleau: lutte contre l’immigration, le voile, l’Islam et préférence nationale plus ou moins déguisé"
tranche le député pour qui cette focalisation détourne l’attention des difficultés économiques et sociales rencontrées par une grande partie de la population française.
Enfin, il considère que la notion d’
"entrisme"
pourrait demain être utilisée bien au-delà du seul cadre religieux.
"L’extension sans limite de la criminalisation de l’opposition, qu’elle soit syndicale, associative, médiatique ou politique, est une logique mise en œuvre par la droite et la Macronie depuis plusieurs années désormais. Le mouvement citoyen de soutien à la Palestine a été particulièrement réprimé, usant de qualifications juridiques telles que "l’apologie du terrorisme", assez floues et assez peu caractérisées pour être manipulées politiquement"
conclut-il.

Pour les responsables musulmans comme pour une partie de la gauche, l’interdiction de la RAMO et l’adoption de la loi sur l’"entrisme islamiste" participent ainsi d’une même dynamique politique. Ils y voient la confirmation d’un déplacement progressif du curseur sécuritaire vers des restrictions de plus en plus importantes touchant la liberté d’association, la liberté de culte et la liberté d’expression.

Si le texte a déjà été adopté au Sénat, il doit désormais être présenté à l’Assemblée Nationale, à une date qui n’a pas encore été fixée, et alors que les dispositions de la loi comme un prétendu "séparatisme" adoptée en 2021, sont déjà particulièrement contestés.


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