
Ces derniers temps, les stratèges américains débattent de la possibilité que l’Amérique ait stratégiquement perdu face à l’Iran, malgré sa supériorité militaire.
L’administration Trump n’a pas été en mesure de définir un objectif stratégique clair au début de la guerre. En annonçant une liste d’exigences, elle a laissé dans le flou le moment et la manière dont elle pourrait proclamer une victoire et mettre fin au conflit. Dans une guerre, il est évidemment important que l’ennemi ne connaisse pas les cartes que vous avez en main, mais le problème ici était que la raison pour laquelle l’Amérique était entrée en guerre n’était pas tout à fait claire. Le fait que cette guerre, menée sous la pression d’Israël et dans un contexte où l’intérêt national américain n’était pas directement menacé, ainsi que les négociations de paix elles-mêmes, soient soumises au veto de Tel Aviv, apparaît aussi comme une anomalie majeure. Washington a établi sa supériorité aérienne sur l’Iran et a largement paralysé ses programmes balistique et nucléaire, mais il n’a toujours pas pu proclamer une victoire politique. Le facteur israélien empêche de récolter les fruits du succès militaire.
À ce jour, Washington ne peut ni imposer à l’Iran les conditions de la paix, ni isoler son ennemi. On peut même dire que son pouvoir de négociation a diminué par rapport à la période d’avant-guerre. Alors qu’il était autrefois question de débloquer quelques milliards de dollars de fonds en échange d’un contrôle du programme nucléaire, la presse rapporte désormais que des négociations portant sur des centaines de milliards de dollars se tiennent en contrepartie d’un accord de paix dont plusieurs clauses seraient favorables à l’Iran. Le maintien du régime iranien et sa capacité à contrôler le détroit d’Ormuz montrent non seulement que les résultats politiques n’ont pas été obtenus, mais aussi que l’étau formé autour de l’un des points les plus stratégiques du commerce mondial a servi les intérêts de Téhéran. Malgré sa supériorité militaire, l’administration Trump n’a pas réussi à obtenir que l’Iran renonce totalement à ses activités nucléaires, rouvre le détroit d’Ormuz et cesse de soutenir ses relais régionaux.
L’histoire américaine compte des exemples de guerres lancées avec la promesse d’obtenir rapidement des résultats, mais qui ont duré de longues années, comme la guerre du Vietnam, celle d’Afghanistan ou celle d’Irak, à l’image de la guerre contre l’Iran. Il existe aussi des exemples, comme la guerre du Golfe, où la puissance américaine a été utilisée de manière coordonnée en vue d’un objectif précis, mais ils sont beaucoup plus rares. Sous George Bush, lorsque l’Amérique avait lancé une opération militaire pour chasser Saddam du Koweït en utilisant efficacement les mécanismes internationaux et en obtenant le soutien de ses alliés, elle avait pu produire le résultat politique recherché. Mais dans un contexte comme celui de la guerre contre l’Iran, où Washington a ignoré le droit international, relégué la légitimité politique au second plan et utilisé sa puissance militaire de manière inconsidérée au nom de la sécurité d’Israël, il était de toute façon extrêmement difficile d’obtenir un succès stratégique. Non seulement Washington a renoncé à former une coalition, mais en faisant de ses alliés du Golfe des cibles et en ne les protégeant pas suffisamment, ou en étant incapable de le faire, il n’a pas pu constituer un front commun contre l’Iran.
Le tableau qui se dessine aujourd’hui ne donne l’image ni d’une guerre ni d’une paix. Ce qui apparaît, c’est un ordre d’incertitude et de conflit de basse intensité dont on peut penser qu’il deviendra progressivement permanent. Les stratèges américains n’ont pas entièrement tort lorsqu’ils affirment qu’il est trop tôt pour déclarer une défaite, mais il est clair qu’il sera encore plus difficile de proclamer une victoire. Voyant l’impasse stratégique dans laquelle se trouve l’Amérique, la partie iranienne continue de faire monter les enchères, même au risque de voir la valeur de ses atouts diminuer. En mettant économiquement sous pression les alliés régionaux de l’Amérique, l’Iran envoie un message et semble se satisfaire du fait que le coût politique des difficultés économiques mondiales soit imputé à Washington. Coincée entre l’attitude maximaliste d’Israël et l’usage que l’Iran fait du processus de négociation à son avantage, l’administration Trump ne parvient pas à prendre position pour mettre fin à la guerre au plus vite en donnant la priorité à l’intérêt national américain.
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