Le dossier Epstein et la crise morale de l’Occident

11:1124/02/2026, Salı
MAJ: 24/02/2026, Salı
İhsan Aktaş

L’affaire Jeffrey Epstein n’est pas un simple cas de déviance criminelle isolée. Ce dossier constitue un traumatisme qui met à nu les contradictions structurelles de l’hégémonie libérale moderne. Plus que les faits eux-mêmes, ce qui importe, c’est le réseau de pouvoirs dans lequel ils ont prospéré, les mécanismes de protection qui les ont rendus possibles et les murs de silence derrière lesquels ils ont été maintenus pendant des années. Au cours des deux derniers siècles, la civilisation occidentale

L’affaire Jeffrey Epstein n’est pas un simple cas de déviance criminelle isolée. Ce dossier constitue un traumatisme qui met à nu les contradictions structurelles de l’hégémonie libérale moderne. Plus que les faits eux-mêmes, ce qui importe, c’est le réseau de pouvoirs dans lequel ils ont prospéré, les mécanismes de protection qui les ont rendus possibles et les murs de silence derrière lesquels ils ont été maintenus pendant des années.

Au cours des deux derniers siècles, la civilisation occidentale n’a pas seulement établi une supériorité militaire et économique.
Elle a également revendiqué une supériorité normative. Démocratie, droits humains, primauté du droit et libertés individuelles ont été présentés comme un répertoire de valeurs universelles. Il serait faux de nier que ces principes se sont institutionnalisés dans les politiques intérieures.
Mais sur la scène internationale, leur application sélective a révélé le double standard inhérent à l’ordre libéral depuis ses origines.
Antonio Gramsci rappelait que l’hégémonie ne se fonde pas seulement sur la contrainte, mais sur la production du consentement. L’ordre occidental a construit ce consentement par la production de normes. Or, pour que ce consentement soit durable, l’écart entre la norme proclamée et la pratique réelle doit rester raisonnable.
Le dossier Epstein montre précisément que cet écart a dépassé les limites du tolérable.

Une concentration de pouvoir devenue incontrôlable


Ce qui frappe dans cette affaire, c’est l’intersection des élites politiques, financières, académiques et médiatiques au sein des mêmes réseaux informels. Une telle configuration est difficilement compatible avec la transparence institutionnelle que suppose la théorie moderne de l’État. Le concept d’
"élite du pouvoir"
développé par C. Wright Mills apparaît aujourd’hui plus actuel que jamais : le pouvoir ne se concentre pas dans les textes constitutionnels, mais dans les réseaux, les relations d’interdépendance et la circulation de secrets compromettants.

Il ne s’agit pas ici d’immoralité individuelle. Il s’agit d’une concentration de pouvoir devenue incontrôlable.

Après le 7 octobre, ce qui s’est produit à Gaza et les réactions des capitales occidentales ont également montré comment le discours normatif libéral peut se replier face aux intérêts géopolitiques.
Lorsque les droits humains cessent d’être un principe universel pour devenir un instrument stratégique, l’ordre hégémonique perd sa légitimité morale. À mesure que le fossé se creuse entre l’opinion publique et les politiques des États, la capacité du système à produire du consentement s’affaiblit.

Une crise de légitimité au cœur de l’Occident


Le dossier Epstein suggère l’existence d’une putréfaction au sein des couches supérieures de l’ordre libéral. Le terme n’est pas excessif. Il ne s’agit pas d’un simple vide juridique, mais d’une érosion éthique. Si les plus hauts responsables politiques et financiers peuvent rester longtemps intouchables malgré les accusations les plus graves, cela signifie que le réflexe d’auto-protection du système a pris le pas sur le principe de justice.

Deux issues se dessinent.
Soit l’ordre libéral renforcera radicalement ses mécanismes de contrôle interne et rétablira la responsabilité au niveau des élites ; soit il perdra durablement sa capacité à produire des normes. Dans ce second cas, des centres de pouvoir alternatifs pourraient émerger à l’échelle mondiale en revendiquant une "supériorité morale".
Disons-le sans détour : la crise actuelle de l’Occident n’est ni militaire ni économique.
Elle est une crise de légitimité.
Et la légitimité ne se restaure ni par les chars ni par la technologie. Les civilisations ne tiennent pas par la force, mais par le sens qu’elles produisent.
Si le droit ne s’applique qu’aux citoyens ordinaires, mais pas aux élites ; si les droits humains sont subordonnés aux intérêts géopolitiques ; si les médias entretiennent une relation symbiotique avec les réseaux de pouvoir, alors il ne s’agit plus d’un ordre libéral,
mais d’une structure oligarchique dissimulée sous une rhétorique libérale.

L’affaire Epstein a entrouvert le rideau de cette structure. À partir de cet instant, deux possibilités s’imposent : soit le système se purifie, soit sa prétention historique à la supériorité laissera place à une profonde érosion de la confiance.


Posons la question plus frontalement :


Le discours des valeurs universelles est-il réellement universel, ou n’est-il que le vernis idéologique d’une distribution mondiale du pouvoir ?

La réponse à cette question déterminera non seulement l’avenir de l’Occident, mais celui de l’ordre mondial moderne.

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