Le Parfum de l’Osmanthe: quand la littérature questionne notre manière d’aimer et de prendre soin

La rédaction
18:1725/05/2026, Pazartesi
MAJ: 25/05/2026, Pazartesi
Yeni Şafak
Le Parfum de l'Osmanthe, roman de Sila Yildirimcan Karaca
Crédit Photo : Sila Yildirimcan Karaca / Nouvelle Aube
Le Parfum de l'Osmanthe, roman de Sila Yildirimcan Karaca

À travers Le Parfum de l’Osmanthe, Sila Yildirimcan Karaca explore avec sensibilité l’univers des EHPAD, les relations familiales et la perte de sens dans certains métiers du soin. Lors d’une interview, elle revient sur les intentions profondes de son roman et sur les émotions qu’il suscite chez les lecteurs.

Votre roman aborde des thèmes très humains comme le vieillissement, la solitude, les liens familiaux et les préjugés. J’aimerais revenir avec vous sur la naissance du livre et sur ce que vous avez voulu transmettre à travers Emma.

Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture du Parfum de l’Osmanthe ?
Très belle question à laquelle ma réponse sera très certainement incomplète.
L’Ehpad est une institution qui pourrait entrer dans la notion de "lieux hétérotopiques", de ces "espaces autres" que décrit Michel Foucault dans ses travaux, ces lieux qui sont chargés de l’imaginaire de tout le monde, ces lieux que "tout le monde connaît" sans connaitre vraiment. Je voulais proposer un récit nuancé des propos tenus dans la société en général, de redire certaines vérités difficiles à entendre afin de préserver la qualité de réflexion tout en gardant un format accessible à tous (roman) sans tomber dans le pathos, recentrer le tout autour de valeurs à prôner pour le Bien-vivre et la cohésion sociale. D’ici 2050, un français sur trois aura plus de 60 ans, et rien que cela, devrait amener chacun d’entre nous à réfléchir sur ces sujets, et à participer à bâtir une société où tout le monde se retrouvera avec dignité.
C’est aussi un besoin d’écrire sur la famille, les liens entre grands-parents et petits enfants, la communication intra-familiale et ce que génère parfois son absence.
Un besoin d’écrire sur la place de la transmission dans les familles, de générations en générations.

Y a-t-il eu une expérience personnelle, une rencontre ou une émotion particulière à l’origine du livre ?
Mes sources d’inspiration concernant les trajectoires des personnes âgées résidentes d’Ehpad trouvent certainement racine dans mes expériences professionnelles en Ehpad (de stages de Master et de postes en direction), où je passais énormément de temps à essayer d’échanger avec ce public qui me surprenait à chaque fois. Comme le pense Emma dans le roman, ces personnes souvent réduites à leur âge avancé et leurs pathologies, sont comme "des livres" qu’il faut lire et relire afin de recevoir leurs transmissions sur beaucoup de sujets de la vie.
N’ayant pas connu le privilège de grandir auprès de mes grands-mères, j’ai toujours été touchée par les relations profondes entre les petits-enfants et cette figure de matrimoine.

Votre roman prend place dans un EHPAD, un lieu souvent absent de la fiction contemporaine et souvent associés à des images négatives ou anxiogènes. Pourquoi avez-vous choisi d’en faire le cœur du roman, et qu’aviez-vous envie de montrer que l’on voit rarement ?
Dans un espace médiatique où l’ehpad-bashing est majoritaire, il me semblait important de faire connaître la réalité du terrain du point de vue du personnel qui s’occupe au quotidien de nos aînés, qui depuis les enquêtes sur les Ehpad ont honte pour certains de dire clairement là où ils travaillent, mais aussi faire connaître la réalité que vivent les directeurs de ces structures médico-sociales et surtout d’Ehpad.
Je voulais montrer la "vie" qui y règne malgré la "mort" omniprésente.
Je voulais toucher du doigt des sujets parfois encore tabous, comme les résidents abandonnés par leurs familles, les personnes âgées handicapées/vulnérables vieillissantes, le respect des croyances culturelles et religieuses de chaque résident durant leur séjour et pas uniquement lors des rituels funéraires, je voulais dénoncer aussi les manquements, les failles d'un système à bout de souffle, les points qui pourraient selon moi apporter un plus dans la gestion de ces lieux, qui pour certains relèveraient presque de l’utopie, mais je fais partie de ces personnes qui croient en la force des choses qualifiées de "rêves" et qui, une fois réalisées, transforment tout.

Au début du roman, Emma semble distante et réticente face au monde des personnes âgées. Comment avez-vous construit son évolution psychologique au fil du récit ?
J’ai souhaité amener le lecteur à prendre conscience de certaines choses en même temps qu’Emma, une façon de l’inviter aussi à une sorte d’évolution de la pensée au fil des pages.
D’une réticence complète intimement liée au récit que fait sa mère Marie depuis des années sur les Ehpad, elle se retrouve malgré elle et dans la douleur dans cet espace qui a une forte connotation négative chez elle. Mais Emma est intelligente, et elle essaye de mettre de côté ses aprioris pour mieux découvrir le milieu et les êtres qui le peuplent. Ce qui est transposable dans toutes rencontres avec l’Autre, celui qui est chargé de notre imaginaire, de nos interprétations, et qui mériterait d’être approché par une posture neutre et ouverte. C’est aussi cela que je prône dans le roman. Le lien profond qui l’unit à sa grand-mère en est pour beaucoup aussi.

À travers Marie, vous montrez une femme qui avait commencé son métier avec des valeurs profondément humaines, mais que la pression, les responsabilités et la logique de rentabilité ont peu à peu transformée.

Pourquoi était-il important pour vous d’aborder cette perte de sens dans les métiers du soin et le burn-out que peuvent vivre ceux qui dirigent ce type d’établissement ?
C’est un des axes importants traités dans le livre, du fait de ma propre analyse de terrain et mes sensibilités liées au métier de directeur.
Il était important pour moi de proposer un personnage qui n’était pas parfait, car la réalité du terrain amène chaque professionnel à prendre des décisions, à faire des choix, et parfois, ces choix questionnent l’éthique personnelle selon les sensibilités de chacun. Dans le milieu des Ehpad, il y a des directeurs qui viennent des secteurs médico-sociaux, d’autres qui viennent de tout horizon, et le panel est large. Les positionnements sont aussi différents et variés que leur nombre. La colonne vertébrale de la fonction devrait être à mon sens l’éthique, le management fait avec conscience et dans les respect des valeurs, et l’important dans tout cela serait d’y être tout simplement attentif, de ne pas perdre le contrôle. Marie est l’exemple même de cette personne qui se voue corps et âme à son métier, et un peut trop, au point où elle ne sait plus où elle en est ni dans son couple, ni dans sa vie de mère, ni dans sa vie de fille, les regrets qu’elle éprouve plus tard et qui la font prendre conscience est un signal d’alerte lancé au secteur pour rappeler l’importance de préserver l’équilibre vie personnelle, vie professionnelle, mais surtout d’avoir toujours en ligne de mire l’éthique dans chaque acte de la vie pour pouvoir dire "non" quand il le faut, et être force de proposition.

On sent dans le livre une volonté de redonner une individualité aux résidents de l’EHPAD.

Était-ce important pour vous de montrer qu’au-delà de l’âge ou de la dépendance, chaque personne porte encore une histoire forte ?
Oui, c’est quelque chose qui m’a marquée durant mes expériences en Ehpad mais aussi du fait de mes cursus de formation, chaque individu est unique et est le témoin d’une histoire unique. L’acte d’accompagnement commence par le respect de cette singularité, et prend forme dans l’acceptation de cette notion première. Mon mémoire de Master I traite des "capabilités" des personnes atteintes d’Alzheimer, et dans mon roman, je voulais aussi appuyer sur cette idée de "même quand tout semble perdu, il y a encore des capacités à stimuler, il y a encore une personne vivante et capable en face de nous".

Votre écriture reste très sensible sans tomber dans le pathos. Comment avez-vous travaillé cet équilibre émotionnel ?
La première version du roman mettait davantage l’accent sur la gestion d’un Ehpad, des informations techniques qui risquaient de faire perdre le lecteur. Je me suis rendu compte qu’il n’était pas intéressant de livrer autant d’informations managériales ou même de détails sur l’univers des Ehpad, il était primordial pour moi d’axer le tout sur les récits de vie, sur les ressentis de chaque corps de métiers, des résidents, de la famille… Car le pouvoir émotif d’un récit permet de garder la concentration du lecteur et d’engendrer l’identification aux personnages. C’est ce qui se passe pour Emma qui représente chacun d’entre nous qui pourrait être un jour amené à vivre des expériences émotionnelles similaires.

Le titre est très poétique. Pourquoi avoir choisi l’osmanthe comme symbole central du roman ? Que représente cette fleur pour vous ?
J’ai un osmanthe et c’est un arbre qui me fascine par son parfum. La mémoire olfactive a selon moi un pouvoir étonnant sur l’humain, elle peut le transporter à tout moment de sa vie par un simple parfum, une odeur, et c’était le média que j’ai souhaité utiliser comme lien de transmission et de mémoire entre Emma et Carmen, sa grand-mère.

Votre roman met beaucoup en lumière les relations familiales, les non-dits et les difficultés de communication entre générations.

Selon vous, pourquoi est-il parfois si difficile, au sein d’une famille, de parler du vieillissement, de la dépendance ou simplement des émotions ?
La famille est l’institution dans laquelle s'écoulent les premières années de la vie, là où a lieu la première socialisation. C’est dans la famille qu’on apprend qui on est, notre place et nos rôles nous configurent inconsciemment pour la vie d’adulte, et une fois adultes, ont continue la vie par rapport à tout ce que l’on y a appris, en bien ou en mal. La communication est quelque chose qui m’a toujours interrogée au quotidien, lorsque j’étais travailleuse sociale, lorsque je me suis mariée à mon époux, et davantage lorsque je suis devenue mère. J’ai compris que les non-dits jouent ont un rôle aussi important que la parole. Qu’ils peuvent parfois générer des situations terribles, et les conflits ne sont pas toujours négatifs lorsqu’ils sont bien gérés, et lorsque la bienveillance est là. Les liens du sang sont importants dans notre culture, mais que faire lorsque plus rien ne fonctionne dans les relations ? Qu’en est-il des liens du coeur noués avec ces personnes rencontrées sur le chemin de la vie qui nous apportent le bien qu’on n’a pas su trouver ailleurs ? Ce roman aborde ces sujets aussi, et amène le lecteur à comprendre l’importance de bien communiquer, avec responsabilité et clarté, car parfois, il est trop tard, et certaines plaies ne guérissent plus, elles peuvent même devenir cancéreuses.

En lisant votre roman, je me suis surprise à beaucoup réfléchir à ma propre place dans mes relations: en tant que fille, sœur et amie. Certaines scènes m’ont vraiment bouleversée.

Est-ce que vous espériez justement pousser les lecteurs à s’interroger sur leur manière d’aimer, d’écouter ou d’être présents pour les autres ?
C’était très clairement l’un de mes objectifs premiers, et je suis ravie de l’entendre. Le message est passé.

Par Imane MIRGHANI
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