Dans la guerre moderne, la ligne de front ne se situe plus uniquement sur le terrain militaire, mais aussi entre les écrans et les algorithmes. En avril 2022, les révélations liées au massacre de Boutcha, en Ukraine, ont offert l’un des exemples les plus frappants de ce que l’on peut qualifier d’ "autoritarisme algorithmique". Un internaute recherchant "Boutcha" sur Google accédait à des preuves de crimes de guerre. Sur Yandex , moteur de recherche placé sous le contrôle du Kremlin, la même requête
Dans la guerre moderne, la ligne de front ne se situe plus uniquement sur le terrain militaire, mais aussi entre les écrans et les algorithmes. En avril 2022, les révélations liées au massacre de Boutcha, en Ukraine, ont offert l’un des exemples les plus frappants de ce que l’on peut qualifier d’
"autoritarisme algorithmique".
Un internaute recherchant
sur
accédait à des preuves de crimes de guerre. Sur
, moteur de recherche placé sous le contrôle du Kremlin, la même requête renvoyait au contraire l’image d’une ville paisible, ensoleillée et touristique. Cette divergence radicale illustre la manière dont la technologie est devenue un champ de bataille à part entière.
Cette désinformation visuelle n’a évidemment rien d’accidentel. Elle s’inscrit dans l’écosystème structuré de manipulation numérique mis en place par la Russie dans les pays voisins. Moscou ne se contente plus de restreindre l’information : elle fabrique une réalité parallèle, érigeant un
"rideau de fer invisible"
entre la Moldavie, la Biélorussie et l’Ukraine. Il s’agit d’un véritable siège mental, destiné à façonner la perception des populations ciblées.
Une propagande à deux niveaux pensée comme une arme
Au début de l’invasion de 2022, la Russie a commis une erreur d’analyse majeure en évaluant l’Ukraine à travers le prisme de 2013-2014. Incapable d’anticiper la solidité de l’identité nationale ukrainienne, le Kremlin, après l’échec du discours du
hérité du modèle criméen, a élaboré une stratégie de propagande reposant sur un système à deux niveaux.
Le premier niveau, destiné aux Russes et aux colons, repose sur l’illusion d’une normalité retrouvée. Les villes détruites, comme Marioupol, sont présentées comme des
"réussites exemplaires de reconstruction"
par des diffuseurs et des vloggers locaux rémunérés.
Le second niveau cible les Ukrainiens vivant sous occupation. Ici, il ne s’agit plus de prospérité, mais d’isolement total et d’instauration de la peur. L’État ukrainien est qualifié de
, tandis que l’idée est martelée selon laquelle
"si l’armée ukrainienne arrive, elle vous déclarera traîtres et vous exécutera".
Ce dispositif révèle l’aveu implicite de l’incapacité de la propagande russe à comprendre la société ukrainienne. Face à cet échec, Moscou a ajusté ses messages et redéfini ses cadres narratifs.
Novorossiya et l’enfermement informationnel
La décision stratégique la plus révélatrice est la redéfinition géographique du concept de Novorossiya (projet idéologique russe du XIXe siècle visant à intégrer certaines régions du sud et de l’est de l’Ukraine à l’Empire russe). Ce terme est désormais appliqué uniquement aux régions récemment occupées, comme Zaporijia et Kherson, à l’exclusion du Donbass.
Cette segmentation numérique reflète la logique du
. Elle vise à fragmenter les territoires, à rompre les solidarités et à enfermer les populations dans une fiction imposée. Les habitants n’ont alors plus que deux options : vivre dans cette réalité artificielle ou afficher une
par peur des sanctions.
Le bouquet satellite
installé dans les zones occupées, dépasse largement le cadre d’un simple service médiatique. Il s’agit d’un projet sophistiqué d’ingénierie de chambre d’écho. Son mécanisme clé repose sur un chiffrement spécifique, conçu pour empêcher toute observation extérieure des contenus diffusés. Le monde extérieur ne peut ainsi ni voir ni vérifier la désinformation imposée aux populations locales.
Pression sociale, algorithmes et guerre psychologique
Ce siège numérique s’accompagne de mécanismes de coercition bien réels. L’accès aux soins médicaux et à l’aide alimentaire est conditionné à l’obtention d’un passeport russe. La destruction psychologique est systématisée par un discours répétitif affirmant que
"l’Ukraine vous a abandonnés"
et que "personne ne viendra".
Les chaînes locales diffusent en continu des images de prétendues
"captures de terroristes ukrainiens"
, en réalité des civils engagés dans la résistance, afin d’imposer une soumission mentale. À cela s’ajoute le rôle central de Yandex, véritable cheval de Troie numérique du Kremlin.
Une étude menée par l’université de Passau démontre que
n’est plus un acteur technologique neutre. Depuis la guerre de Géorgie en 2008, ce moteur de recherche, considéré par Moscou comme un
a progressivement perdu toute autonomie. En 2024, sa vente à des investisseurs liés au Kremlin, dont Lukoil et Alexander Ryazanov, a scellé cette dépendance.
Les analyses algorithmiques réalisées à partir du cas biélorusse pendant la pandémie de COVID-19 sont édifiantes. Les sites proches du Kremlin bénéficient d’une visibilité plus de deux fois supérieure sur Yandex que sur Google. Les théories complotistes accusant presque exclusivement les États-Unis d’être à l’origine du virus y sont activement mises en avant. Un utilisateur biélorusse de Yandex continue ainsi de percevoir Boutcha comme une
, tandis que les pertes militaires russes et les massacres de civils sont invisibilisés.
La Moldavie comme laboratoire indirect
En Moldavie, la Russie ne mène pas directement sa propre campagne de désinformation. Elle s’appuie sur des relais locaux tels qu’Igor Dodon ou Ilan Shor, qualifiés de
. Cette stratégie confère aux discours russes une apparence de crédibilité accrue, car ils sont portés par des figures nationales.
Les méthodes employées suivent une logique bien rodée : délégitimer le gouvernement pro-occidental, affirmer que les droits des minorités russophones seraient menacés "comme en Ukraine", déformer la crise énergétique en l’attribuant exclusivement à la rupture avec Moscou, détourner l’attention en agitant le spectre d’une
et enfin décourager la population en présentant la Moldavie comme la
d’une guerre hybride.
Résister au rideau de fer numérique
Ce rideau de fer numérique ne se limite pas à diffuser de fausses informations. Il vise à détruire la capacité même des sociétés à évaluer rationnellement la vérité. Pourtant, la résistance de la société ukrainienne face à cette guerre informationnelle constitue un signal stratégique fort.
La véritable défense repose sur la contre-propagande
, le soutien aux médias indépendants, la transparence des algorithmes et le renforcement des médias en exil. C’est à ce prix que les chambres d’écho du Kremlin peuvent être fissurées.
Une question demeure alors, inévitable : dans un monde où les algorithmes
la vérité à votre place et vous enferment dans des bulles numériques chiffrées, avez-vous le courage intellectuel de sortir de votre propre prison informationnelle ?
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