Le beau, le bien et le laid à l’aune de Gaza et de l’affaire Epstein

12:497/02/2026, samedi
MAJ: 7/02/2026, samedi
Yasin Aktay

Aujourd’hui, le plus grand problème du monde n’est pas l’esthétique, mais l’esthétisation. Tout se transforme en spectacle. La souffrance, la guerre, les corps d’enfants, les décisions judiciaires. Il y a des images, du rythme, un récit. Mais la vérité ? Elle se perd bien souvent sur la table de montage. C’est précisément à ce moment-là que Du beau de Hans-Georg Gadamer, récemment réédité chez Vadi Yayınları et que j’ai partiellement traduit et publié à partir de l’an 2000 dans la revue Tezkire,

Aujourd’hui, le plus grand problème du monde n’est pas l’esthétique, mais l’esthétisation. Tout se transforme en spectacle. La souffrance, la guerre, les corps d’enfants, les décisions judiciaires. Il y a des images, du rythme, un récit. Mais la vérité ? Elle se perd bien souvent sur la table de montage.

C’est précisément à ce moment-là que Du beau de Hans-Georg Gadamer, récemment réédité chez Vadi Yayınları et que j’ai partiellement traduit et publié à partir de l’an 2000 dans la revue Tezkire, propose un rappel saisissant : le beau n’est pas ce qui est plaisant. Le beau est un sens qui nous interpelle, qui exige une réponse de notre part.

GADAMER ET LA QUESTION DU BEAU

L’esthétique moderne, largement depuis Immanuel Kant, a associé le beau au "jugement subjectif de goût". Le beau relevait d’un plaisir universalisable. Gadamer opère un geste radical : le beau n’est pas quelque chose que l’on aime, mais une manifestation du sens. Autrement dit, le beau est une expérience dans laquelle la vérité résonne en nous. On ne la consomme pas ; on y participe.

Cette distinction est aujourd’hui vitale. Car la culture dans laquelle nous vivons a largement identifié l’art au secteur du divertissement. Le cinéma, la musique, les arts visuels sont souvent réduits à de simples "contenus". Le spectateur devient un client. Or, pour Gadamer, l’art n’a pas pour seule fonction de procurer du plaisir ou de distraire. L’œuvre d’art ne se tient pas devant nous comme un objet passif ; elle nous parle et exige de nous une forme de sérieux.

Trois notions sont centrales dans la pensée esthétique de Gadamer : le jeu, le symbole et la fête. L’art est un "jeu", mais pas un jeu léger. Il a ses propres règles, sa dynamique propre. Lorsqu’il affirme que "ce n’est pas nous qui jouons au jeu, mais le jeu qui nous joue", il veut dire que, dans une véritable expérience artistique, la séparation sujet-objet est suspendue. Nous n’interprétons pas simplement l’œuvre, et l’œuvre ne nous détermine pas seule non plus. Il se produit une "fusion des horizons".

La parenté avec Martin Heidegger est ici manifeste. L’idée selon laquelle "l’œuvre d’art instaure un monde" acquiert chez Gadamer une dimension herméneutique : l’art ouvre un monde et nous invite à y entrer. Mais cette invitation n’est pas unilatérale. En y participant, nous nous transformons. L’art n’est pas une manière de connaître le monde, mais une manière d’y être.

À Gaza, il y a ce que la conscience humaine a déjà nommé un "génocide". Israël continue, avec une laideur, une bassesse et une arrogance assumées, à invoquer les formules de "légitime défense" et de "lutte contre le terrorisme". Le débat n’est abstrait ni sur le plan juridique ni dans la conscience humaine. La Cour internationale de Justice a ordonné des mesures conservatoires contraignantes pour la protection des Palestiniens. La Cour pénale internationale a fait avancer des procédures lourdes d’accusations de crimes de guerre. Ce ne sont pas des notes diplomatiques, mais des traces inscrites dans l’histoire de l’humanité.

LA BANALISATION DU LAID

Mais autre chose se produit sur nos écrans, et de plus en plus dans nos vies : la banalisation du laid. Les images de bombardements défilent, puis un autre sujet chasse le précédent. La destruction devient du "contenu". La souffrance humaine est ajustée au rythme des algorithmes. On peut lire ici l’objection fondamentale de Gadamer. Il l’écrivait déjà dans Vérité et méthode : la vérité ne peut être saisie par une méthode technique. Comprendre est une rencontre. Et ce que nous rencontrons nous transforme, ou bien nous participons à ce que nous comprenons.

Il en va de même pour l’art. L’œuvre d’art n’est pas un objet, mais un événement. Elle exige notre participation.

La crise actuelle tient à ceci : nous regardons sans participer. Nous observons sans être témoins. Et le simple fait de regarder devient une zone de confort morale.

À Gaza, le laid n’est pas seulement la destruction elle-même, mais la vitesse avec laquelle le monde s’y habitue. Lorsque la mort de centaines d’enfants devient une "statistique", ce n’est pas la sensibilité esthétique qui meurt, mais la conscience. Le laid n’est pas seulement la couleur du sang ; c’est l’indifférence humaine.

Et puis il y a ce que l’affaire Epstein a révélé. Crimes pédophiles, réseaux d’élites, cercles prestigieux. Et les liens qu’une partie de ces milieux entretient avec le monde de l’art. Galeries, soirées de gala, événements culturels. Une vitrine esthétique peut masquer une obscurité morale. Une salle brillante peut rendre invisible un crime grave.

Il ne s’agit pas d’accuser l’art de complicité. La question est ailleurs : lorsque l’esthétique se détache de la vérité, elle peut devenir un instrument de légitimation. Tout ce qui est beau n’est pas bon. Et tout ce qui est bon n’a pas l’obligation d’être agréable.

C’est ici que la conception gadamérienne du beau devient radicale. Le beau n’est pas ce qui apaise ; il peut être ce qui dérange. Le beau, c’est la vérité rendue sensible. Face à une œuvre, dire "c’est joli" ne suffit pas. La vraie question est : "Que me dit-elle ? Que me demande-t-elle ?"

La question est la même pour Gaza. Que nous disent ces images ? Confirment-elles seulement nos positions politiques, ou bien nous déplacent-elles intérieurement ?

Une autre question difficile se pose : peut-on parler de la beauté de la résistance ?

Oui, mais toujours avec une extrême prudence. Il ne s’agit ni de romantiser la destruction ni d’esthétiser la violence sans condition. Mais il y a une beauté dans l’insistance à rester humain au milieu des ruines. Il y a une beauté dans la demande de justice d’une mère qui a perdu son enfant. Il y a une beauté dans la détermination d’un peuple qui refuse de "s’habituer". Il y a une beauté profonde dans le fait de dire "hasbunallah wa ni‘mal wakil", dans cette conscience que tout ce qui arrive est, en dernier ressort, sous le contrôle de Dieu, et dans cette attitude faite de patience, de refus et de résistance face aux ennemis de Dieu. Cette posture est la beauté même, parce qu’elle se place sous l’autorité du Beau absolu.

CETTE BEAUTÉ N’EST PAS CELLE DU DIVERTISSEMENT

Elle ne rassure pas. Elle dérange. Parce qu’elle exige que nous prenions position. Qu’au moins, à une échelle humaine, nous nous tenions du côté de la vérité.

Gadamer explique l’expérience artistique par la notion de "jeu". Mais ce n’est pas un jeu léger. Le jeu a ses règles et nous absorbe. Aujourd’hui, un jeu se joue aussi sur la scène mondiale. Le danger est de choisir d’y rester spectateur. De regarder sans participer. Or, le véritable art ne laisse pas le spectateur intact ; il le transforme en participant.

Aujourd’hui, le laid se propage non seulement par les bombes, mais aussi par la déformation du langage. "Dommages collatéraux", "opération", "pertes inévitables". Les mots deviennent un voile esthétique qui recouvre la réalité. À mesure que le langage s’esthétise, la douleur est stérilisée. C’est précisément là que nous avons besoin de la revendication de vérité du beau.

LE BEAU N’EST PAS UNE ORNEMENTATION. LE BEAU EST UN APPEL.

Face à la laideur à Gaza, qu’est-ce que le beau ? Un tableau ? Un poème ? Oui, mais pas seulement. Le beau est la fidélité humaine à la vérité. Le courage de dire que la vie d’un enfant vaut plus que les calculs politiques. La volonté de se tenir aux côtés de l’être humain, et non du pouvoir.

Parce que nous ne distinguons plus l’art du divertissement, nous confondons le beau et l’agréable. Le divertissement nous fait nous sentir bien. L’art véritable nous transforme. Le divertissement fait oublier la douleur. L’art rend la douleur visible.

L’appel de Gadamer est exactement celui-ci : le beau peut encore nous défendre. Mais si nous ne le défendons pas, la laideur devient la norme.

Posons la question sans détour : parler du beau aujourd’hui est-ce un luxe ? Non. Le véritable luxe est de tourner le dos à la vérité.

Face à la destruction de Gaza, à l’obscurité des réseaux d’élites, à l’effondrement moral poli par l’esthétique, ce dont nous avons besoin n’est pas de plus d’images, mais d’une rencontre plus profonde.

C’est ce que le beau nous demande. Et peut-être ne l’a-t-il jamais fait avec une telle intensité.

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