L’aveu tardif à Davos

09:5528/01/2026, Çarşamba
Kadir Üstün

La sortie "One Minute" du président Erdoğan lors du sommet de Davos en 2009 est entrée dans l’histoire comme une prise de position révélant l’injustice de l’ordre international et la place privilégiée d’Israël au sein du système. Erdoğan, qui avait déclaré qu’il ne retournerait plus à Davos, a probablement constaté, lors des débats du dernier sommet, que Davos en était ironiquement arrivé à ses propres constats. Le discours du Premier ministre canadien Carney s’est imposé comme l’exemple le plus

La sortie "One Minute" du président Erdoğan lors du sommet de Davos en 2009 est entrée dans l’histoire comme une prise de position révélant l’injustice de l’ordre international et la place privilégiée d’Israël au sein du système. Erdoğan, qui avait déclaré qu’il ne retournerait plus à Davos, a probablement constaté, lors des débats du dernier sommet, que Davos en était ironiquement arrivé à ses propres constats. Le discours du Premier ministre canadien Carney s’est imposé comme l’exemple le plus concret de cette évolution.

Carney a reconnu que le système international fondé sur des règles était truqué au profit des grandes puissances, affirmant que la fin de l’ordre international libéral était arrivée. Cette fois-ci, les critiques répétées depuis des années par Erdoğan, selon lesquelles le système international ne fonctionne pas et qu’un ordre plus juste est nécessaire, ont été formulées par des dirigeants occidentaux. Que de tels propos soient tenus sur la plateforme de Davos, l’un des défenseurs les plus traditionnels et les plus puissants du système libéral international, a montré à quel point la crise du système avait atteint un stade avancé.

Le discours de Carney constituait une reconnaissance, par l’Occident, de la critique d’Erdoğan sur un "système injuste". La question centrale demeure toutefois la suivante : les puissances moyennes sont-elles prêtes à agir en conséquence et à en payer le prix ?


"Ceux qui ne sont pas à la table sont au menu"


Sans citer directement les États-Unis ni Trump, Carney a critiqué le fait que l’Amérique ignore le droit international et les normes établies, affirmant que des puissances moyennes comme le Canada pouvaient construire un nouveau système mondial. Selon lui, la période actuelle ne doit plus être qualifiée de "transition", mais de "rupture". Il exprimait en réalité le malaise des pays au sein de l’alliance occidentale face à l’utilisation par Trump de la puissance américaine sans chercher à l’inscrire dans le cadre du droit international et des normes.

Le moment charnière a été celui où Trump a qualifié l’opération contre Maduro de simple question de sécurité nationale. Ce faisant, il a ignoré des principes tels que la non-agression internationale et le respect de la souveraineté nationale. Par la suite, son insistance à maintenir à l’agenda l’annexion du Groenland par les États-Unis a une nouvelle fois mis en lumière la crise profonde qui traverse l’Occident. Incapables d’adresser un message clair sur la défense du Groenland face aux États-Unis, les pays européens n’ont pas non plus pu déclarer qu’ils se battraient pour les normes et les règles internationales.

Dans un contexte où il ne reste plus de défenseurs de l’ordre international fondé sur des règles, le discours de Carney se rapprochait du "réalisme fondé sur les valeurs" proposé par le président finlandais Stubb. Dans un article publié dans Foreign Affairs, Stubb propose d’établir un équilibre entre valeurs et intérêts, en défendant une multilatéralité réformée et l’intégration des puissances émergentes aux processus décisionnels afin de reconstruire la confiance dans le système international. Formulant des constats similaires et avertissant que "ceux qui ne sont pas à la table sont au menu", Carney est allé un pas plus loin en évoquant l’action commune des puissances moyennes. Il a soutenu que cela permettrait d’échapper à l’effet contraignant des relations bilatérales avec les grandes puissances. En formant différentes coalitions sur des dossiers régionaux et mondiaux, il serait possible de protéger des valeurs et des intérêts communs.

Cette analyse ne faisait toutefois guère plus que reconnaître une réalité déjà existante. L’incapacité du Conseil de sécurité des Nations unies, organe chargé du maintien de la paix et de la sécurité internationales à résoudre les crises syrienne et palestinienne avait déjà conduit différents pays régionaux, tels que le Qatar, l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Türkiye, à établir des coopérations variables sur des dossiers comme l’aide humanitaire, les réfugiés, le statut de Jérusalem ou Gaza. De même, lorsque les États-Unis se sont retirés de l’Accord de Paris sur le climat ou de l’accord sur le nucléaire iranien, les autres parties ont poursuivi sans Washington en formant différentes coalitions.


L’espoir repose-t-il sur les puissances moyennes ?


Dans de nombreux dossiers où les grandes puissances bloquent toute solution, lorsque les puissances moyennes prennent l’initiative, elles doivent généralement en assumer seules le coût. Ainsi, l’opposition de la Türkiye, pendant de longues années, à l’expansion de l’occupation israélienne et aux politiques de nettoyage ethnique a suscité des réactions tant aux États-Unis qu’en Europe, sans recevoir le soutien d’autres puissances moyennes. Lorsque l’Afrique du Sud a engagé une procédure pour génocide contre Israël, peu de pays, en dehors de la Türkiye, se sont joints à cette initiative, et le Congrès américain a adopté des lois prévoyant des sanctions contre les juges de la Cour.

Ces exemples montrent que lorsque des puissances moyennes agissent au nom de valeurs et de principes, elles ne sont pas seulement sanctionnées par les grandes puissances, mais aussi laissées seules par leurs pairs. Si des dirigeants comme Carney croient réellement à la capacité des puissances moyennes à fonder un nouveau système, ils doivent être prêts, le moment venu, à faire preuve de solidarité et à s’opposer aux grandes puissances. Le fait que des dirigeants occidentaux reconnaissent désormais que le système ne fonctionne pas et qu’un nouvel ordre doit être construit constitue, malgré son caractère tardif, une évolution positive. La question décisive reste toutefois celle du coût qui émergera lorsque des mesures concrètes seront prises.

Les puissances moyennes devront, d’une manière ou d’une autre, tenir compte des intérêts des grandes puissances. Autrement dit, il ne semble pas réaliste de construire un système international ni "avec les grandes puissances", ni "sans elles". À ce stade, les dirigeants de pays comme le Canada, qui se définissent comme des puissances moyennes, doivent mettre en place des mécanismes concrets de solidarité avec leurs homologues et être prêts à en assumer les coûts. Les débats menés sur une plateforme comme Davos, symbole de l’ordre libéral, ne doivent pas rester de simples exercices intellectuels. Le retrait de l’Amérique du leadership mondial ne signifie pas son retrait de la politique internationale ; au contraire, il indique qu’elle pourrait utiliser sa puissance de manière plus dure et plus arbitraire. Comme l’ont montré les exemples du Venezuela, de l’Iran, du Groenland et de Gaza, Washington a démontré qu’elle n’hésiterait pas à exercer sa puissance nationale avec une totale liberté d’action. C’est pourquoi la solidarité des puissances moyennes ne peut avoir de sens que si elle repose sur des mécanismes concrets et un partage des coûts. À défaut, l’appel lancé par Carney à Davos perdra son effet dès le départ, sous l’effet du réflexe consistant à "ne pas contrarier Washington".

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