
Bien avant même la proclamation de la Deuxième Constitution, une expression circulait déjà parmi les officiers ottomans : celle de "terres qui ne sont pas les nôtres". Cette formule révèle qu’à partir de la Syrie et de l’Irak, l’ensemble des territoires arabes et nord-africains avait, dès cette époque, été considéré comme sacrifiable. La phrase selon laquelle "l’enfant turc ne versera plus son sang pour les déserts arabes" ne peut être attribuée mot pour mot à une personne précise, mais elle représente une vision devenue courante au sein d’une partie des officiers ottomans et du Comité Union et Progrès.
Les expressions "terres qui ne sont pas les nôtres" comme "déserts arabes" montrent en réalité comment, à cette période, la notion de "patrie" avait acquis, au sein de l’intelligentsia ottomane, un contenu dépourvu de caractère national. Comment un soldat peut-il considérer comme normales des terres placées sous la souveraineté de l’Empire ottoman sans les reconnaître comme terre patrie ? À cette époque, dans les déserts arabes, il n’y avait pas seulement des enfants turcs sous les drapeaux ; de la même manière, en Anatolie, à Çanakkale ou sur le front du Caucase, les armées ottomanes comptaient, dans des proportions similaires, des enfants arabes mobilisés depuis les déserts arabes. Autrement dit, ces territoires qualifiés de "déserts arabes" ne différaient guère, en termes d’appartenance et de loyauté envers l’État ottoman, des steppes de Konya. L’Empire ottoman avait formé, à partir des peuples de l’ensemble de ces terres, une armée centrale, une administration centrale et une conception unifiée de la patrie, et avait gouverné ces territoires avec succès pendant près de 400 ans, sans jamais faire de distinction entre les enfants de la patrie. Que se passait-il donc à présent ?
Aujourd’hui, par exemple, comment jugerait-on des personnes qui qualifieraient Diyarbakır, Hakkari ou Mardin de "terres qui ne sont pas les nôtres" au motif qu’on y connaît des actes terroristes ? De la même manière, à l’époque, il n’y avait aucune raison de considérer différemment la Syrie, l’Irak, le Hedjaz, la Palestine, le Yémen, l’Égypte ou la Libye.
Certes, gouverner ces territoires était difficile, mais l’Empire ottoman avait su surmonter ces difficultés pendant 400 ans et disposait encore de la grandeur et de l’expérience nécessaires pour continuer. De surcroît, avec la découverte ultérieure de richesses souterraines, le financement de leur administration serait devenu plus aisé. Considérer la gestion de ces terres comme un fardeau pour les Turcs devait avant tout constituer une insulte à la capacité administrative exceptionnelle forgée par les Turcs sur mille ans d’histoire. Après avoir gouverné ces territoires sans pétrole, malgré des conditions de communication et de transport difficiles, avec une maîtrise remarquable et digne d’admiration pendant 400 à 600 ans, il ne pouvait y avoir aucun fondement national à les considérer soudain comme un poids, alors que tout était devenu plus simple. Une telle vision aurait dû éveiller toutes les sensibilités liées au nationalisme.
Comment, malgré cela, une telle vision a-t-elle pu trouver autant de partisans ? Comment ces partisans ont-ils pu être acceptés au sein de milieux se considérant eux-mêmes comme profondément "nationalistes" ? Alors que tout était devenu plus facile, comment l’idée de la liquidation de l’Empire ottoman, portée au nom du turquisme par des courants concentrés au sein du Comité Union et Progrès, a-t-elle pu être perçue comme l’unique voie de salut pour la Türkiye ? De quel salut s’agit-il donc, s’il exigeait de renoncer à près de neuf dixièmes de la géographie ottomane ?
Selon une thèse, les officiers et intellectuels ottomans de l’époque auraient été frappés par un "syndrome d’Andalousie". Une crainte se serait répandue, celle de voir se reproduire au sein de l’Empire ottoman le sort subi par les musulmans qui avaient gouverné Andalousie pendant 700 ans. On dit même que c’est cette peur qui aurait conduit Ziya Pacha à faire écrire une Histoire d’Andalousie. Bien entendu, attirer l’attention sur Andalousie afin d’éviter que l’histoire ne se répète, ou pour en tirer des leçons, ne pose en soi aucun problème. Mais présenter Andalousie comme une menace susceptible de se reproduire pour l’Empire ottoman, et envisager la liquidation de l’Empire comme une voie de "salut" face à cette menace imaginaire, voilà ce qui mérite véritablement réflexion. L’Empire ottoman perdait ainsi toutes les guerres avant même d’y entrer, et ce par la main de ses propres officiers et intellectuels. Dès lors, de quelles victoires pouvait-on espérer que des armées ottomanes dirigées par ces officiers sortent gagnantes ?
Remarquons qu’à l’époque où l’on parlait de la liquidation de l’Empire ottoman, celui-ci n’était même pas encore entré dans les guerres balkaniques, sans parler de la Première Guerre mondiale. Avec une vision considérant la liquidation de l’Empire comme l’unique moyen d’assurer la survie de l’État turc, on débattait déjà de la possibilité de procéder soi-même à cette liquidation, sans la laisser à l’ennemi.
Dans les faits, tout au long de la Première Guerre mondiale, les armées ottomanes ont combattu héroïquement sur de nombreux fronts et remporté de grandes victoires. Cela suffisait à montrer que la peur d’Andalousie relevait d’une menace imaginaire. Ce qui s’est produit s’est produit sur le front de Palestine, précisément celui commandé par les officiers qui affirmaient que la liquidation de l’Empire ottoman était indispensable à sa survie (Ali Fuat Cebesoy, İsmet İnönü, Fevzi Çakmak, Rıfat Bele). C’est là que l’on s’est retiré de l’ensemble de la géographie arabe déjà depuis longtemps considérée comme des "terres qui ne sont pas les nôtres" et méprisée sous l’appellation de "désert". La liquidation de l’Empire ottoman s’est ainsi trouvée achevée.
Les territoires dont nous nous sommes retirés ont été investis avec appétit par les Britanniques, les Français et les Italiens, sans jamais les qualifier de "déserts arabes" ni de terres "qui ne sont pas les leurs". Mais pour qu’ils puissent s’y installer confortablement, il fallait aussi que nous rompions nos liens avec ces terres et renoncions à nos revendications. Une fracture émotionnelle devait s’interposer entre nous. Il fallait par exemple que les Arabes nous aient poignardés dans le dos, que notre abandon de ces terres s’explique par notre incapacité à nous entendre avec eux.
Les Arabes devaient, de leur côté, considérer qu’au cours des siècles passés ensemble, nous les avions exploités.
Tout devait être parfait, sans aspérités, pour les Britanniques. Et cela s’est effectivement produit.
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