
Grâce à un article publié ces derniers jours sur le site de Birikim, sous la signature de Tunahan Yıldız, nous avons pris connaissance de l’existence, dans un certain milieu, d’une douleur assez accumulée au sujet de l’intérêt des islamistes pour la littérature de la décolonisation. À vrai dire, je n’ignorais pas totalement cette réalité et je n’y étais pas insensible, mais c’est grâce aux textes auxquels Yıldız renvoie que j’ai compris combien de discours s’étaient accumulés autour de cette question. Que cela soit donc mis à mon compte.
À vrai dire, il faut d’abord faire preuve d’équité ici. Le texte de Büyükyüksel contient un effort théorique beaucoup plus sérieux que celui de Yıldız. Ce qu’il dit au sujet des impasses internes de la théorie postcoloniale, des limites de la critique négative, du risque d’autoritarisation de la politique victimaire, du romantisme du peuple et du local, ne peut pas être entièrement balayé d’un revers de main. Son constat suivant est particulièrement important: si la critique de l’occidentalo-centrisme ne parvient pas à établir son propre socle normatif, elle devient facilement exposée au risque de produire un autre centrisme. Il s’agit là d’un vrai problème discuté non seulement pour la Türkiye, mais aussi dans de nombreux contextes postcoloniaux, de l’Amérique latine au nationalisme indien.
Mais c’est précisément ici que commencent les angles morts de ces critiques elles-mêmes. Car le problème fondamental ressenti dans les deux textes est le suivant: la relation que les islamistes établissent avec la théorie postcoloniale y est lue comme s’il s’agissait, dans une large mesure, d’une opération stratégique, instrumentale et hégémonique. Autrement dit, on a l’impression que les conservateurs n’auraient pas mobilisé Said, Fanon, Asad, Mignolo ou Salman Sayyid pour comprendre l’expérience historique qu’ils ont réellement vécue, mais presque comme une "boîte à outils d’ingénierie du pouvoir".
Les musulmans de Türkiye sont-ils les seuls à savoir qu’ils ont été traités, depuis près de 120 ans, dans leur propre pays, comme l’objet d’un orientalisme intérieur? Ceux qui leur ont infligé ce traitement ne le savent-ils pas? Pourquoi faudrait-il s’attendre à ce qu’ils le sachent? Si le processus en question est déjà celui de la colonisation d’un pays, il serait vain d’attendre de ses auteurs compassion et justice. L’attitude à adopter face aux colonialistes peut bien être une lutte de résistance et de libération, n’est-ce pas?
Et si la colonisation que nous avons subie s’était réalisée sous d’autres formes, sous d’autres habits, et si ces habits avaient en particulier été soutenus et nourris par de puissants discours?
En ces jours où cette question s’est ouverte à cette occasion, répétons-le comme une donnée fondamentale: la situation des musulmans face à la colonisation n’est pas un sujet d’intérêt fantasque, académique et intellectuel. Ils sont devenus eux-mêmes l’objet d’une véritable colonisation qui les a rendus étrangers dans leur propre patrie, parias dans leur propre pays.
Les puissances coloniales ont livré les terres ottomanes effondrées en 1918, elles les ont partagées, et elles ont construit sur ces terres des régimes idéologiques destinés à les éloigner de l’islam. Depuis ce jour, ce que subit la géographie musulmane n’est rien d’autre que de la colonisation. Le fait que leurs noms soient arabes et que leur religion paraisse, en apparence, musulmane, ne rendait évidemment pas ces États musulmans dans leur essence et leur fonction. La raison d’être de ces régimes était qu’une volonté politique musulmane ne puisse jamais voir le jour; elle l’est encore aujourd’hui. Il ne serait pas exact de dire qu’aucun progrès n’a été accompli sur ce point, mais personne ne peut encore affirmer que, dans la géographie musulmane, les musulmans sont maîtres de leur propre destin. Le colonialisme se poursuit de fait, tout en étant soutenu au niveau mental. S’il en était autrement, ces géographies, qui possèdent les plus grandes richesses du monde, ne continueraient pas à demeurer dans une telle humiliation.
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