Algérie: le calvaire administratif des conjoints expatriés

La rédaction
12:2220/01/2026, Salı
MAJ: 20/01/2026, Salı
Yeni Şafak
Les drapeaux français et algérien à Alger, le 25 août 2022. Les familles mixtes vivant en Algérie témoignent des démarches administratives sur place.
Crédit Photo : Ludovic MARIN / AFP
Les drapeaux français et algérien à Alger, le 25 août 2022. Les familles mixtes vivant en Algérie témoignent des démarches administratives sur place.

Des centaines de familles mixtes vivant en Algérie dénoncent un système administratif opaque et incohérent pour l’obtention des cartes de résidence. Refus sans motivation, exigences contradictoires, absence de règles nationales et gestion policière des dossiers plongent conjoints étrangers et familles algériennes dans une précarité durable. Femmes, enfants et couples subissent une instabilité juridique constante, malgré des situations familiales légales. Les familles appellent les autorités algériennes à harmoniser les procédures, garantir la transparence et respecter la dignité humaine.

Derrière les guichets des commissariats algériens, des familles vivent un calvaire administratif qui dure parfois depuis des années. Karine, Louiza, Marie, Fatima… Des prénoms différents, mais une même réalité: celle de conjoints d’Algériens enfermés dans un labyrinthe bureaucratique fait de refus inexpliqués, de délais interminables et d’une précarité juridique permanente.


Ces situations concernent des centaines de familles mixtes établies en Algérie. Elles dénoncent un système opaque, variable selon les wilayas, et profondément déstabilisant pour la vie familiale.


Contactés par ces familles, nos journalistes de Nouvelle Aube se sont longuement entretenus avec ces personnes tombés amoureuses de l'Algérie, mais qui craignent qu'un imbroglio administratif ne les en empêche.


Des parcours administratifs interminables


Karine, Française convertie à l’islam depuis 2004, vit en Algérie depuis plusieurs années avec son mari algérien et leurs trois enfants, tous de nationalité algérienne. Malgré quatre visas successifs, sa première
demande de carte de résidence a été refusée sans explication
.

Sept mois après le dépôt de sa seconde demande, elle attend toujours une réponse.


Fatima, Algérienne mariée à un ressortissant étranger, mère de quatre enfants en bas âge, décrit un parcours similaire. Deux années de démarches, un premier refus sans motivation écrite, plusieurs enquêtes administratives menées à son insu.


Elle vit aujourd’hui depuis un an avec un simple récépissé, sans délai annoncé.

Revenus exigés, travail interdit : une incohérence majeure


L’une des incohérences les plus dénoncées concerne l’obligation de justifier de revenus pour obtenir une résidence, alors même que le travail est interdit sans cette carte. Une contradiction qui plonge de nombreuses familles dans l’impasse.


Louiza, Algérienne mariée à un Français, a dû ouvrir un commerce avec local et marchandises pour répondre aux exigences administratives. Elle se retrouve aujourd’hui endettée auprès de la CASNOS et des impôts. Les charges annuelles atteignent jusqu’à 600 euros, pour une activité qu’elle n’a jamais souhaitée exercer.


Jointe par téléphone, Louiza s'interroge:
"Je suis Algérienne et c'est mon mari qui doit justifier de mes revenus en Algérie ? On marche sur la tête ! "

Imbroglio administratif


Elle confie:
"Mon témoignage n’a pas pour objectif de désigner des responsables ou de remettre en cause la souveraineté de l’État. Nous comprenons que l’Algérie, marquée par une histoire difficile, applique des mesures de vigilance. Cependant, comprendre le contexte ne signifie pas accepter cela, surtout lorsque des familles légalement constituées, sans aucun problème particulier, se retrouvent fragilisées durablement."

Selon Louiza, le problème des familles concernées n’est
"ni politique ni idéologique"
, mais
"administratif"
.
"Il n'y a pas de cadre national unifié, les documents diffèrent selon les commissariats où les familles se rendent. J'ai dû déménager pour aller là où le commissariat demandait les pièces que j'ai pu fournir".

Concernant les délais d'obtention d'un titre de longue durée, Louiza explique:
"une fois on nous dit 5 ans, une fois 7 ans. Rien n'est clair."

Pour Louiza,
"l'Algérie est mon pays, ce n'est pas normal que je doive subir ça dans mon pays"
. Louiza a plus rentrer en contact avec plusieurs familles également concernées.

La crainte de l'expulsion vers la France


Selon elle, plusieurs dizaines de familles mixtes ont dû renoncer à
vivre en Algérie
, certaines avaient des enfants scolarisés depuis plusieurs années sur place.

"Derrière chaque dossier, il y a des enfants, des couples et des vies mises entre parenthèses. Donner de la clarté et de la cohérence à ces démarches, c’est préserver la stabilité sociale et éviter que des situations humaines ne se transforment en drames silencieux."

"Certaines femmes mariées à des Algériens ont appris leur expulsion du pays à l'aéroport Boumediene, alors qu'elles rentraient de vacances. Dans ce cas là, c'est toute la famille qui quitte l'Algérie pour retourner vivre en France".

A cause de cette précarité administrative,
Louiza craint de devoir quitter son pays
:
"J'ai passé 30 ans de ma vie à vivre comme une française pour être acceptée en France pour au final être rejetée. En vivant en Algérie, je réalise mon rêve mais je vis dans la crainte de l'expulsion de mon mari".

"Les valeurs et le mode de vie en Algérie nous correspond. Il y a une politique anti-islam et anti-Algérie en France. Repartir là-bas nous anéantirait".

Une absence totale de règles nationales


Les témoignages convergent vers un constat alarmant: l’absence de cadre national unifié. Chaque commissariat applique ses propres règles. Les pièces exigées varient. Les délais sont imprévisibles. La carte de résidence de 10 ans peut être accordée après deux ans, sept ans ou jamais, selon la wilaya.


Dans certaines communes, les services refusent même de fournir les formulaires ou d’instruire les dossiers. Les familles se retrouvent sans recours, sans explication, sans transparence.


Des droits théoriques, rarement appliqués


Selon Louiza,
"la nationalité algérienne est théoriquement accessible après trois ans de mariage"
. Dans les faits, elle est quasi systématiquement refusée.

D'autres témoignages convergent sur le
"certificat de conversion que doivent fournir les époux d'Algériennes."
Selon les témoignages recueilli, il n’est reconnu que s’il provient de certaines mosquées étrangères, comme Paris ou Lyon, avec des stages parfois imposés.

Des imams locaux refuseraient de délivrer ces certificats, laissant les couples dans une impasse administrative totale.


Marie, Française, mère d’enfants algériens, divorcée de son mari algérien, souhaite rester légalement en Algérie avec ses enfants. Aucune procédure claire n’existe pour son cas, la plaçant dans une insécurité juridique permanente.


Une gestion policière de démarches familiales


Autre point de crispation: la gestion des dossiers de résidence par les commissariats de police.
"Des démarches civiles sont traitées avec des méthodes relevant du pénal"
, dénonce une Algérienne mariée avec un Français.

Certaines familles doivent signaler leurs déplacements hors wilaya.


Fatima affirme avoir été menacée à plusieurs reprises de non-instruction de son dossier par le commissaire en charge. Une intervention de la wilaya a été nécessaire pour débloquer la situation. Cette approche crée un climat de suspicion et d’humiliation.


Des discriminations persistantes


Les femmes algériennes mariées à des étrangers dénoncent des dossiers plus lourds et plus longs. À partir de 16 ans, les enfants issus d’une précédente union doivent demander leur propre carte de résidence, multipliant les démarches.


Les femmes étrangères divorcées avec enfants algériens se trouvent dans une situation encore plus précaire. Elles souhaitent rester légalement en Algérie avec leurs enfants de nationalité algérienne, mais aucune solution stable ne leur est proposée.


"Mes enfants sont Algériens, pourquoi devraient-ils discriminés dans leur pays ?"
, dit l'une d'elle.

Un impact humain profond


Derrière ces procédures, des drames humains. Des couples séparés. Des enfants vivant dans l’incertitude. Des familles endettées pour satisfaire à des exigences incohérentes.


Certaines personnes, titulaires d’une carte de résidence durant des années, se retrouvent soudainement sous le coup d’une obligation de quitter le territoire, sans notification officielle ni explication.


Les revendications des familles concernées


Les familles demandent des mesures simples, administratives et humaines :


  • Un cadre national unifié applicable dans toutes les wilayas
  • Une liste officielle et stable des pièces exigées
  • Des délais raisonnables et respectés
  • Une motivation écrite des refus
  • Un traitement civil et non policier
  • Une cohérence entre revenus exigés et droit au travail
  • La reconnaissance des certificats de conversion locaux
  • Une solution pour les femmes divorcées avec enfants algériens
  • Le respect de la dignité familiale


Un appel aux autorités algériennes


Comme le rappelle Louiza,
"l’Algérie applique légitimement des mesures de vigilance en matière migratoire. Mais ces politiques ne peuvent justifier des situations pareilles pour les familles d'Algériens qui vivent en Algérie".

"Nous savons que c'est un simple problème administratif, nous n'en voulons pas à notre Etat. Mais les autorités algériennes doivent agir rapidement pour mettre fin à cet imbroglio administratif".

Louiza rappelle également qu'à cause du climat algérophobe en France,
"des milliers d'Algériens pourraient rentrer dans les prochaines années avec des familles recomposées, des conjoints étrangers. Il serait judicieux de penser le système pour eux".

Propos recueillis par nos équipes de la rédaction.


Cet article repose sur des témoignages authentiques. Certains prénoms ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des personnes concernées.

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