France: les Gilets Jaunes en sommeil, mais toujours prêts à renaître | Interview

David Bizet
14:5710/04/2026, vendredi
Yeni Şafak

Dans une interview exclusive, l’avocat David Libeskind analyse le mouvement des Gilets Jaunes et son évolution depuis 2018. Il décrit un mouvement en sommeil mais toujours actif, prêt à renaître. Il dénonce une répression policière et judiciaire d’une ampleur inédite, marquée par des milliers d’arrestations et des lois restrictives. L’avocat alerte également sur une dégradation des libertés publiques en France, pointant l’absence de réelle séparation des pouvoirs et les atteintes à la liberté d’expression, notamment dans le contexte du conflit israélo-palestinien.

Près de huit ans après son déclenchement le 17 novembre 2018, le
mouvement des Gilets Jaunes
continue de marquer profondément la société française. Dans une interview exclusive, l’avocat
David Libeskind
, qui a défendu de nombreux manifestants, dresse un constat sans détour:
la contestation n’a pas disparu
, elle s’est transformée.
Selon lui, le mouvement est aujourd’hui
"en sommeil"
, mais reste actif de manière sporadique. Des rassemblements subsistent, notamment à Paris chaque samedi, ainsi que des réunions sur les ronds-points, lieux emblématiques de la mobilisation initiale. Mais surtout, insiste-t-il, une dynamique plus souterraine s’est installée.

Les gens attendent l’étincelle

"On sent que la révolte n’a pas baissé d’intensité. Les gens attendent l’étincelle"
, explique-t-il. Pour l’avocat, cette attente pourrait déboucher sur une nouvelle mobilisation, peut-être sous une autre forme que celle des
Gilets Jaunes
, mais avec une détermination accrue.
"La prochaine fois, ce mouvement ira jusqu’au bout"
, prévient-il.

Ce basculement vers une politisation plus structurée est un élément central. De nombreux anciens manifestants se sont engagés dans des associations ou ont tenté des candidatures aux élections locales.

Une évolution qui traduit une volonté persistante de participation démocratique.


Une mobilisation massive aux racines sociales profondes


David Libeskind
rappelle l’ampleur exceptionnelle du mouvement à ses débuts. Pendant près d’un an, de novembre 2018 à novembre 2019,
des millions de Français ont manifesté dans tout le pays
, des grandes métropoles aux zones rurales.

Le mouvement, né d’une contestation contre la hausse des prix du carburant, a rapidement élargi ses revendications. Il s’est imposé comme une mobilisation en faveur de davantage de justice sociale, de démocratie directe et d’équité fiscale.

Contrairement à certaines représentations médiatiques, l’avocat insiste sur le profil des participants:
"Ce n’étaient pas des casseurs ni des anarchistes. C’étaient des primo-manifestants, des citoyens ordinaires"
.

Selon l'avocat, la sociologie du mouvement est révélatrice: une majorité de quarantenaires, de trentenaires et de personnes âgées, souvent confrontées à des difficultés économiques.

Ces profils traduisent une réalité sociale marquée par la précarité. Beaucoup de manifestants peinaient à boucler leurs fins de mois. Le mouvement a ainsi servi de catalyseur à une colère diffuse, accumulée depuis plusieurs années.


Une répression "sans précédent" depuis la guerre d’Algérie


L’un des points les plus marquants de l’analyse de
David Libeskind
concerne le niveau de répression exercé contre les manifestants. Il évoque
"la plus grande répression depuis la guerre d’Algérie".

J’ai vu des femmes de 70 ans tomber sans être relevées

Selon lui, le pouvoir politique, dépassé par l’ampleur du mouvement, a répondu par une mobilisation massive des forces de l’ordre.
"Des personnes de tout âge ont été frappées. J’ai vu des femmes de 70 ans tomber sans être relevées"
, témoigne-t-il.
Les chiffres avancés par l'avocat sont édifiants. Entre novembre 2018 et juillet 2019, ce ne sont pas moins de 10 000 arrestations, 3 000 condamnations (dont 400 peines de prison ferme), une trentaine de manifestants éborgnés et plus de 3 000 blessés.

À ces données s’ajoutent des conséquences indirectes: pertes d’emploi, ruptures familiales, mais aussi, paradoxalement, des rencontres et des mariages issus de cette mobilisation.

Pour l’avocat, ces chiffres illustrent un mouvement
"massif"
qui a profondément bouleversé la vie de milliers de personnes.

Les gardes à vue préventives au cœur du dispositif


David Libeskind
met particulièrement en cause le recours aux
interpellations préventives
. Cette pratique consistait à arrêter des individus avant même qu’ils ne participent à une manifestation, simplement en raison de leur présence ou du port d’un gilet jaune.
Ces personnes étaient ensuite placées en garde à vue pendant 24 à 48 heures, sans qu’aucune infraction ne puisse leur être reprochée.
"On les relâchait ensuite, mais leur liberté avait été entravée"
, souligne-t-il.
Selon ses calculs, sur les 10 000 interpellations recensées, 7 000 n’ont donné lieu à aucune condamnation.
"Cela signifie que 7 000 personnes ont été arrêtées de manière préventive"
, affirme-t-il, dénonçant une
atteinte grave aux libertés individuelles.

L’objectif, selon lui, était clair: empêcher les manifestants de participer aux rassemblements.


Des peines sévères et dissuasives


L’avocat revient également sur la sévérité des sanctions judiciaires. Il évoque plusieurs cas de jeunes manifestants condamnés à des peines de prison ferme, parfois sans casier judiciaire.

Il cite notamment l’exemple d’un
manifestant condamné à quatre mois de prison ferme
pour avoir lancé des pierres sur des forces de l’ordre équipées.
"Ce ne sont pas des peines habituelles"
, estime-t-il.

Ces décisions judiciaires auraient eu un effet dissuasif, contribuant à affaiblir la mobilisation dans la durée.


Un arsenal législatif renforcé depuis 2019


Au-delà des pratiques policières et judiciaires,
David Libeskind dénonce un durcissement du cadre légal
. Il évoque plusieurs lois adoptées depuis le début du mouvement.
Tout d'abord,
la loi "anti-casseurs" de 2019
, qu’il qualifie de
"loi anti Gilets Jaunes".
Les dispositions de cette loi permettent des contrôles élargis et limitant le droit de manifester
Ensuite,
la loi "sécurité globale" de 2020
, initialement critiquée pour ses restrictions sur la captation d’images des forces de l’ordre
Mais également la
loi sur le séparatisme de 2021
, qui a
restreint les libertés
d’association, de culte et d’enseignement.
David Libeski
cite aussi la
loi sur le secret des affaires
et les
décrets du 4 décembre 2020
autorisant le
fichage des opinions politiques.
Pour l’avocat, cet ensemble constitue un
"arsenal"
qui réduit progressivement les libertés publiques en France.

Une inquiétude relayée à l’international


Les critiques ne sont pas cantonnées à la scène nationale.
David Libeskind
souligne que plusieurs institutions internationales ont exprimé leurs préoccupations.
Le Parlement européen, les Nations unies et diverses organisations de défense des droits humains ont dénoncé certaines pratiques et législations françaises. Par ailleurs, Libeskind insiste, la France a été classée parmi les
"démocraties défaillantes"
par le classement international de la revue The Economist.
"Là où la France était historiquement un modèle avec la Déclaration des droits de l’homme de 1789, elle est aujourd’hui en recul"
, regrette-t-il.
Il affirme également que la France est l’un des pays européens où les violences policières sont les plus importantes, une affirmation qu’il présente comme
"documentée"
.

Liberté d’expression et conflit israélo-palestinien


L’avocat établit un lien direct entre ces évolutions et les
restrictions de la liberté d’expression
, notamment dans le contexte du
conflit israélo-palestinien
.
Il évoque plusieurs cas d’interpellations pour des publications sur les réseaux sociaux, estimant que certaines gardes à vue sont injustifiées.
"Ce sont des opinions, pas des appels à l’insurrection"
, insiste-t-il.
Selon lui, ces pratiques traduisent une dérive vers un
"délit d’opinion"
, en particulier lorsqu’il s’agit de positions liées à la Palestine.

Le cas Rima Hassan et la question de la séparation des pouvoirs


L’interpellation de l’eurodéputée Rima Hassan est, selon
David Libeskind
, un exemple emblématique de cette situation. Il y voit une illustration d’un problème plus profond: l’absence réelle de séparation des pouvoirs en France.
Il rappelle que le parquet dépend hiérarchiquement du ministère de la Justice.
"Cela signifie que l’exécutif peut influencer les poursuites judiciaires"
, affirme-t-il.
Ce constat s’appuie sur une
décision de la Cour européenne des droits de l’homme datant de 2010
, qui a mis en cause l’indépendance du parquet français.

Pour l’avocat, ce fonctionnement permettrait au pouvoir politique français de cibler ses opposants, notamment par le biais de gardes à vue et de procédures judiciaires.


Une séparation des pouvoirs "théorique" ?


Dans son analyse,
David Libeskind
revient sur le principe de séparation des pouvoirs, théorisé en Occident par Montesquieu. Il distingue les trois piliers: exécutif, législatif et judiciaire.
Mais selon lui,
ce principe reste largement théorique en France
. Le problème réside principalement dans le rôle du parquet, chargé de décider des poursuites.

C'est légal, mais c'est hypocrite.

"Le parquet dépend du ministre de la Justice. Cela pose un problème démocratique majeur"
, affirme-t-il.
Il évoque également des fuites médiatiques issues de sources policières ou judiciaires, susceptibles de nuire à la réputation des personnes visées.
"La calomnie laisse toujours des traces"
, souligne-t-il. Selon lui, ce procédé est
"légal, mais hypocrite".

Une fracture politique et médiatique persistante


Enfin, l’avocat aborde la question des tensions sociales et politiques en France. Il estime que certaines thématiques, notamment liées à l’islam ou à l’immigration, sont instrumentalisées par la classe politique.

Il souligne un paradoxe: les zones rurales, où l’immigration est faible, sont souvent celles où les votes pour l’extrême droite sont les plus élevés.

Selon lui, ce phénomène s’explique en partie par une exposition médiatique intense à des faits divers, qui contribue à façonner les perceptions.


France: Une démocratie sous tension


Au terme de cette interview, le constat de David Libeskind est sans appel: la France traverse une période de tensions démocratiques importantes.

Entre répression des mouvements sociaux, durcissement législatif et interrogations sur l’indépendance de la justice, plusieurs indicateurs suscitent l’inquiétude.

Si le mouvement des Gilets Jaunes semble aujourd’hui affaibli, il n’a pas disparu. Il s’est transformé, structuré, et pourrait, selon l’avocat, renaître à la faveur d’une nouvelle crise.

"Les gens attendent l’étincelle"
, répète-t-il. Une phrase qui résume à elle seule l’état d’une contestation toujours latente.

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