La Türkiye a-t-elle sa place en Europe ?

09:3014/05/2026, jeudi
MAJ: 14/05/2026, jeudi
Fatih Karakaya

La place de la Türkiye en Europe est un débat sans fin. D’un côté, certains refusent catégoriquement l’idée de voir un pays musulman rejoindre l’Union européenne. De l’autre, certains estiment que La Türkiye mérite pleinement d’en devenir membre. Il est clair que, sur cette question, il n’existe pratiquement pas de juste milieu. Pour être honnête, on ne peut pas parler de la place de la Türkiye en Europe sans tenir compte des politiques nationales. En effet, qu’il s’agisse des opposants ou des partisans

La place de la Türkiye en Europe est un débat sans fin. D’un côté, certains refusent catégoriquement l’idée de voir un pays musulman rejoindre l’Union européenne. De l’autre, certains estiment que La Türkiye mérite pleinement d’en devenir membre. Il est clair que, sur cette question, il n’existe pratiquement pas de juste milieu.

Pour être honnête, on ne peut pas parler de la place de la Türkiye en Europe sans tenir compte des politiques nationales.
En effet, qu’il s’agisse des opposants ou des partisans de son adhésion, le discours adressé à la Türkiye relève d’abord d’un message envoyé aux opinions publiques des pays concernés. À ce titre, il faut être lucide : aujourd’hui, électoralement parlant, il est plus rentable de s’opposer à la Türkiye que de soutenir son rapprochement avec l’Europe.
D’ailleurs, sur ce sujet, la gauche et la droite européennes, notamment françaises, s’accordent largement. Les mots changent, les justifications varient, mais le résultat demeure souvent le même :
La Türkiye est maintenue à distance.
Mais qu’en est-il réellement ?

Géographiquement, la Türkiye n’est pas en Europe


L’un des principaux arguments contre l’entrée de la Türkiye consiste à affirmer que le pays ne se situe pas géographiquement en Europe. Pourtant, cet argument est loin d’être aussi solide qu’il n’y paraît.

On pourrait d’abord rappeler qu’Istanbul elle-même se trouve à cheval entre deux continents
, avec une rive européenne et une rive asiatique. La Türkiye possède donc une présence territoriale incontestable en Europe, notamment par la Thrace orientale et par la partie européenne d’Istanbul.
Par ailleurs, la Russie, dont une grande partie du territoire se trouve en Asie, est généralement considérée comme une puissance européenne.
À l’inverse,
Chypre,
qui n’a aucun lien terrestre avec l’Europe, fait pourtant partie de l’Union européenne.
De plus, la France elle-même possède des territoires dispersés dans plusieurs régions du monde
, hérités en grande partie de son histoire coloniale, sans que cela remette en cause son appartenance européenne. Cela montre bien que l’appartenance à l’Europe n’a jamais été une simple question de géographie stricte.

Dans ce cas, comment faire de la géographie un critère décisif, alors même que ce critère est appliqué de manière aussi variable ?

En réalité, la question n’est donc pas seulement géographique. Elle est politique, culturelle et stratégique.

La Türkiye est un pays musulman


L’autre argument souvent avancé est le fait que la Türkiye soit un pays musulman. C’est un fait indéniable.
D’autant plus que, si elle devenait membre, elle serait le pays le plus peuplé de l’Union européenne.
Rien que cette perspective suscite déjà de fortes résistances.
Mais cet argument pose un problème de fond. L’Union européenne n’a jamais été officiellement pensée comme un club chrétien.
Son projet politique n’est pas censé reposer sur une appartenance religieuse,
mais sur des principes institutionnels, économiques et juridiques communs. Dès lors, s’opposer à la Türkiye au nom de sa majorité musulmane reviendrait, en réalité, à reconnaître que l’Union européenne se conçoit d’abord comme un espace chrétien, ce qui contredirait son propre discours universaliste.
De plus, l’islam fait déjà partie du paysage européen.
Des millions de musulmans vivent en Europe, notamment en France, où l’islam est généralement considéré comme la deuxième religion du pays. Faire de l’identité musulmane de la Türkiye un obstacle revient donc aussi à nier une réalité sociale déjà présente au cœur même des sociétés européennes.
Bien que la Türkiye soit un pays majoritairement musulman, elle est, du point de vue politique, un pays laïc.
De plus, c’est un pays profondément ouvert, où différentes cultures, traditions et identités trouvent leur place.
Contrairement à la France, la laïcité turque apparaît davantage inclusive qu’exclusive. Elle permet le vivre-ensemble et la pratique religieuse dans l’espace social,
tandis que la conception française de la laïcité tend, de plus en plus, à rendre les musulmans invisibles au nom d’une neutralité souvent appliquée de manière inégale.

Ainsi, derrière l’argument religieux, c’est souvent une difficulté européenne plus profonde qui apparaît : celle d’accepter qu’un pays musulman, puissant, souverain et politiquement structuré, puisse être pleinement associé à l’avenir du continent.


Mais la Türkiye n’a pas sa place sous ce format


Malgré ces arguments, on sait qu’aujourd’hui il serait pratiquement impossible, pour des présidents et responsables politiques européens, de défendre ouvertement l’adhésion de la Türkiye à l’Union européenne.
En France, cela est d’autant plus vrai que la montée du RN pousse les responsables politiques de tous bords à s’opposer frontalement à la Türkiye.

Même LFI, pourtant régulièrement accusée de complaisance avec un supposé islamisme, reste, sur le fond, marquée par une méfiance profonde à l’égard de la Türkiye.

Dans ce contexte, il est fort probable que, malgré un niveau de modernisation supérieur à celui de certains pays déjà membres, comme la Roumanie ou la Bulgarie, la Türkiye ne soit jamais acceptée comme membre à part entière.

Il faut donc, à mon avis, poser la question autrement. La Türkiye a évidemment une place dans l’histoire, la géographie politique et l’équilibre stratégique de l’Europe. En revanche, elle n’a pas nécessairement sa place dans l’Union européenne telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.

À une époque, Nicolas Sarkozy parlait d’un
"partenariat privilégié".
La Türkiye avait alors catégoriquement rejeté cette proposition, alors même qu’elle avait pratiquement rempli tous les critères de Copenhague pour entamer le processus d’adhésion.
Aujourd’hui, pourtant, il devient nécessaire de réfléchir à une formule de ce type, mais dans des conditions plus justes, plus équilibrées et plus respectueuses de la souveraineté turque.
Non pas à cause des accusations récurrentes sur un supposé manque de démocratie, mais surtout en raison de l’évolution même de l’Union européenne.
Car l’Union européenne actuelle semble s’ouvrir davantage aux grands groupes, aux lobbies et aux équilibres bureaucratiques qu’aux intérêts réels des peuples. Même si certaines décisions peuvent parfois défendre les citoyens, la plupart des orientations prises,
que ce soit pendant la crise du Covid ou dans l’attitude envers Israël, placeraient très probablement la Türkiye dans une position d’opposition permanente, un peu comme la Hongrie de Viktor Orban.

Dans ces conditions, une adhésion pleine et entière risquerait de créer davantage de tensions que de solutions. En revanche, un partenariat stratégique renforcé pourrait être plus cohérent.

La Türkiye devrait ainsi bénéficier des principaux avantages d’une relation avancée avec l’Europe,
notamment une union douanière modernisée, une facilitation de la libre circulation, une coopération économique approfondie, ainsi qu’un dialogue stratégique sur les questions de sécurité, d’énergie et de diplomatie,
sans pour autant adhérer pleinement à l’Union européenne.
Cela permettrait non seulement d’atténuer les polémiques, mais aussi à l’Europe comme à la Türkiye de tirer profit d’une relation plus réaliste.
D’autant plus que l’Europe, depuis plusieurs années, a perdu de sa splendeur et de son pouvoir d’attraction.

Comme l’a déclaré le président Erdogan :
"L’Europe a plus besoin de la Türkiye que la Türkiye de l’Europe." Pour retrouver sa splendeur, l'Europe a besoin de la Türkiye.
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