"Entrisme", "séparatisme" : pour François Burgat, le pouvoir fabrique un ennemi intérieur

La rédaction avec
17:3614/05/2026, Perşembe
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Le politologue français François Burgat.
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Le politologue français François Burgat.

Le Sénat français a adopté mardi 5 mai la proposition de loi "visant à lutter contre l’entrisme islamiste en France", portée par Bruno Retailleau. Le texte a été approuvé par 208 voix contre 124, au terme d’un débat particulièrement tendu autour des questions de sécurité, d’islam et de libertés publiques.

Présentée par la droite sénatoriale comme une réponse à une
"menace documentée"
, la proposition de loi intervient dans le prolongement d’un rapport controversé consacré aux Frères Musulmans et à
"l’islamisme politique"
en France. Plusieurs chercheurs et juristes avaient alors dénoncé une lecture alarmiste des dynamiques sociales et religieuses françaises.
Dans l’hémicycle, l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a défendu un texte qu’il juge nécessaire face à de prétendues stratégies d’influence
"organisées"
au sein du tissu associatif, éducatif et institutionnel.
"Dès lors qu’il y a une menace documentée, nous avons un devoir : agir fermement et rapidement"
, a déclaré le président des Républicains.
Soucieux de récuser toute accusation d’amalgame, il a également affirmé :
"Ceux qui considèrent que s’en prendre aux islamistes, c’est s’en prendre à nos compatriotes musulmans, tombent dans le piège des islamistes".
L’actuel ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a pour sa part reconnu, devant les sénateurs, la difficulté juridique de l’exercice.
"Définir l’entrisme juridiquement n’est pas facile"
, a-t-il averti, tout en pointant les fragilités constitutionnelles de certaines dispositions du texte sénatorial dont la création d’un délit
"d’atteinte aux principes fondamentaux de la République".
À gauche, les critiques ont été particulièrement virulentes. Dans les colonnes de La Tribune, le sénateur écologiste Guillaume Gontard a dénoncé
"une logique permanente de suspicion"
et
"une succession de mesures répressives"
portant atteinte aux libertés publiques.

Une logique préventive au cœur du texte

La proposition de loi prévoit un élargissement des possibilités de dissolution d’associations, un renforcement des contrôles administratifs et financiers ainsi qu’une surveillance accrue des structures éducatives, culturelles et sportives. Elle facilite également le gel des avoirs et les fermetures administratives.

Mais le cœur du texte repose sur la notion d’
"entrisme"
, entendue et présentée comme une stratégie progressive d’influence idéologique au sein des institutions et de la société civile. C’est précisément ce point qui concentre l’essentiel des critiques des opposants au texte, qui dénoncent une notion floue, extensible et difficilement objectivable juridiquement.
Pour le politologue François Burgat, cette loi dépasse largement le simple cadre de la lutte contre le terrorisme ou la radicalisation. Interrogé par Anadolu sur cette épineuse question, le chercheur y voit l’aboutissement d’une transformation plus profonde du débat politique français.
"Il faut bien évidemment rappeler d’abord le contexte politique dans lequel cette législation est adoptée : c’est la concurrence acharnée que se livrent en France deux courants d’extrême-droite : celui qui est dans l’opposition, incarné notamment par Marine Le Pen et Eric Zemmour, et celui qui est au pouvoir, non seulement incarné par plusieurs personnalités rivales mais plus encore cautionné depuis le sommet de l’Etat. Ceci est le résultat d’une surenchère interne à la droite au pouvoir. Emmanuel Macron a explicitement adopté ainsi des pans entiers de la rhétorique dont il nous avait promis, en 2017, de nous protéger".
L’ancien directeur de recherche au CNRS estime que cette évolution s’inscrit dans une séquence politique engagée depuis plusieurs années, du discours des Mureaux et la loi contre le séparatisme jusqu’à la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France.
"Tout, dans l’équipe au pouvoir, atteste que cette lente rupture avec l’Etat de droit a commencé de longue date. L’un des partenaires majeurs du pouvoir, Bruno Retailleau, chef des Républicains, n’a-t-il pas éprouvé le besoin de dire, depuis le ministère de l’Intérieur qu’il occupait alors, qu’il n’était “ni intangible ni sacré” ?"
souligne le spécialiste.
Pour François Burgat, la logique actuelle place les musulmans français dans une forme d’injonction impossible.
"Que le Musulman s’implique dans les luttes sociales et politiques pour essayer d’en rectifier les dérives et le voici soupçonné d’”entrisme”. Qu’il s’en détourne et le voilà accusé cette fois de “séparatisme”"
relève-t-il.
Le chercheur rejette par ailleurs l’idée selon laquelle seule une minorité radicale serait visée par les nouvelles dispositions législatives et estime au contraire
"que ce n’est pas une minorité de Musulmans qui est visée mais bien leur écrasante majorité".

Une lecture postcoloniale du débat français

Au-delà du seul cadre sécuritaire, François Burgat développe une lecture profondément politique et historique du débat français autour de l’islam.

Il explique :
"Les musulmans ne sont pas les seules cibles de cette forme de repli sectaire d’une grande partie de nos élites politiques (et hélas! de notre société). Les descendants des migrants africains, quelle que soit leur religion, sont la cible des mêmes discriminations et du même rejet".
Selon lui,
"les racines de ce mal sont à chercher bien moins dans une quelconque “rivalité entre des religions” (la France n’étant plus elle-même véritablement religieuse) que dans le contre-coup d’une décolonisation dont une partie de notre société n’a jamais accepté les très banales conséquences".
Le chercheur poursuit :
"L’hystérie “anti-islamique” est en France en réalité plus largement une hystérie “anti-décolonisé”. Elle est à mes yeux le révélateur du refus irrationnel d’un grand nombre de Français de se réinsérer au niveau du “droit” commun planétaire de l’égalité entre les peuples, le révélateur de ce sentiment de supériorité quasi raciale ancré dans leur imaginaire colonial".
François Burgat met également directement en cause certaines déclarations passées de Bruno Retailleau
"considérant que tout jeune Français non issu d’une population européenne porte en lui, dans ses “racines ethniques” auxquelles il risque de “régresser”, une sorte de barbarie imperméable à “notre civilisation”".
Et de conclure :
"En fait, une grande partie de nos gouvernants vit encore dans l’air confiné du petit club des dominants blancs qui composent le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Et ces gouvernants refusent obstinément de se confronter à… l’air libre, c’est-à-dire à l’état de l’opinion mondiale qui règne dans… l’Assemblée générale de cette grande organisation".
Il cite enfin une formule du journaliste palestinien Rami Abou Jamous :
"L’humanité de nos gouvernants “a une couleur, le blanc et une géographie, l’Europe”".

Après son adoption au Sénat, la proposition de loi doit désormais être transmise à l’Assemblée nationale, qui n’a à ce stade dévoilé aucun calendrier d’examen.


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