Un programme de Microsoft, une scène, une femme de 38 ans. Personne ne sait combien de sang innocent les récits qu’elle a construits ont contribué à légitimer jusqu’à aujourd’hui. Mais elle affirme elle-même avoir bouleversé l’esprit de milliards de personnes. Qu’elle ait légitimé ou dissimulé des massacres, en revanche, ne fait aucun doute. Par ailleurs, ce n’est pas une militaire. Elle ne porte donc ni uniforme ni arme. Pourtant, elle commande une armée numérique capable d’activer des millions
Un programme de Microsoft, une scène, une femme de 38 ans. Personne ne sait combien de sang innocent les récits qu’elle a construits ont contribué à légitimer jusqu’à aujourd’hui.
Mais elle affirme elle-même avoir bouleversé l’esprit de milliards de personnes.
Qu’elle ait légitimé ou dissimulé des massacres, en revanche, ne fait aucun doute.
Par ailleurs, ce n’est pas une militaire. Elle ne porte donc ni uniforme ni arme. Pourtant, elle commande une armée numérique capable d’activer des millions d’écrans simultanément. Elle raconte son rôle et ses actions. Elle va même jusqu’à expliquer comment ils ont "abattu" leurs cibles…
Je parle d’Ella Kenan, ancienne membre du renseignement militaire israélien. La vidéo de son intervention à Tel Aviv, en septembre 2024, a émergé et circule depuis des jours sous nos yeux.
"À l’échelle mondiale, nous travaillons avec des communautés de plus de 60 000 personnes qui rendent nos contenus viraux, signalent et font supprimer les discours antisémites et les fausses informations, et mènent d’autres actions servant notre narration. Nous produisons également des contenus pour des influenceurs non juifs qui coopèrent avec nous. J’ai proposé de fixer l’agenda plutôt que de simplement réagir aux événements. (…) J’ai présenté le discours “Hamas est Daech” et ses justifications, ainsi qu’une formation de base sur la manière de créer de l’attention et de l’élan autour de cette narration. Et cela a fonctionné. En trois à quatre jours, c’est devenu le récit le plus regardé sur Internet. Il est resté viral dans le monde entier pendant près de trois mois. Il a même été repris dans un discours de Biden. Oui, tout a commencé ainsi."
Avec assurance, conviction et un attachement évident à son État et à sa religion, Ella Kenan expose sans détour la guerre qu’ils mènent sur les réseaux sociaux. Et, comme grisée par ce pouvoir, elle laisse aussi échapper comment ils ont fabriqué, à partir de Daech, une perception mondiale. Elle s’en vante, affirmant leur réussite.
Une narration imposée à grande échelle
C’est précisément ce point qui mérite attention. Ce discours a été si efficace que, pendant des mois, alors même que le génocide à Gaza se poursuivait, une partie significative des utilisateurs en Türkiye a orienté les réseaux sociaux avec des phrases commençant par
Qui, parmi eux, travaillait directement pour Ella Kenan, nous ne pouvons pas le savoir. Mais il est évident que le récit
a été diffusé de manière systématique dans notre pays. Dans ces conditions, personne ne peut garantir que certains acteurs influents des réseaux sociaux en Türkiye n’ont pas participé à l’armée de trolls d’Ella Kenan. Ses propres mots, "nous produisons aussi des contenus pour des influenceurs non juifs", renforcent d’ailleurs cette hypothèse.
Il existe une structure baptisée
, qui signifie en français
ou
. Selon certaines sources basées en Israël, Bright Mind a été fondée après le 7 octobre 2023 afin d’organiser la production et la diffusion de contenus sur les réseaux sociaux.
Ella Kenan en est la fondatrice. Leur objectif déclaré est unique : "renforcer les discours pro-israéliens".
Que font-ils concrètement ? Leur méthode est simple, mais d’une efficacité redoutable : ils créent des packs de contenus prêts à l’emploi, produisent des slogans et des visuels, puis les diffusent simultanément via des milliers de comptes.
Ainsi, un message est propulsé en quelques heures à l’échelle mondiale, comme s’il s’agissait d’un débat spontané, alors qu’il sert en réalité les intérêts d’Israël.
L’information comme champ de bataille
Dans les propos d’Ella Kenan apparaît un autre détail, banal à ses yeux mais révélateur pour nous : elle affirme que plus d’un millier de contenus sur
ont été "déformés, supprimés ou modifiés" en faveur d’Israël. Elle avance même que le fondateur de Wikipedia aurait soutenu ce processus. J’emploie le conditionnel, car la célèbre
n’a toujours pas répondu à ces déclarations. Que pourraient-ils dire, au fond ? S’ils affirment ne pas avoir collaboré, les dons risquent de se tarir. S’ils admettent l’avoir fait, ils reconnaîtront avoir perdu leur indépendance.
En réalité, leur réponse importe désormais peu. Depuis que Netanyahu a qualifié les réseaux sociaux de
Israël a commencé à jouer sans détour. TikTok, alors sous contrôle chinois, a été contraint de changer de cap. Ces derniers mois, la plateforme a supprimé des millions de contenus favorables à la Palestine et a entamé la fermeture de comptes influents. Tout indique que TikTok pourrait, sous pression politique et manipulation algorithmique, devenir à terme une extension officielle de la Hasbara israélienne.
Ella Kenan et ceux qui lui ressemblent nous adressent en réalité un message clair : nous sommes une cible. Nous sommes sous l’attaque d’un
et, jour après jour, nous sommes progressivement conquis. Pendant ce temps, notre temps d’écran a dépassé les huit heures quotidiennes.
Les bombes ne tombent peut-être pas encore sur nous, mais il est certain que nous serons touchés par un slogan, par un mensonge.
Reste à savoir si nous saurons en prendre conscience.
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